2024, l’année de la grande récession démocratique ?

Le début d’une nouvelle année est toujours une belle occasion pour se lancer dans cet exercice périlleux : faire des prédictions. Tenez, l’an dernier, les oracles financiers se sont trompés pour le bonheur des investisseurs puisque la Bourse a performé comme personne ne l’avait prédit. On aimerait maintenant que les observateurs de la scène politique les imitent ? Car si ce qu’on nous prédit se concrétise, l’année politique sera cauchemardesque : enlisement des conflits en Ukraine, à Gaza, au Soudan et ailleurs ; domination encore plus affirmée des dictatures ; effondrement des démocraties. Une vraie récession… politique !

Freedom House (FH) est un site qui, depuis des décennies, classe les centaines de pays sur la base des pratiques politiques et des droits de la personne. Un rapide coup d’oeil à son classement confirme que la santé des États démocratiques est mise à mal. Quelques exemples… Après la pandémie et la violence politique des dernières années, la France, pays des droits de la personne, a glissé au 44e rang du classement alors que le « leader du monde libre », les États-Unis, se trouve encore plus loin, au 59e rang.

Et ce recul de la démocratie américaine promet d’être encore plus spectaculaire si Donald Trump parvient à contourner les obstacles juridiques devant lui et redevient le chef de la première puissance mondiale en novembre prochain. Surtout qu’il a promis de transformer les États-Unis en dictature pour au moins une journée. Les oiseaux de malheur auront-ils finalement raison ?

Le classement de FH est bien entendu dominé par les piliers démocratiques que sont les pays scandinaves. Mais un examen un peu plus détaillé suffit à augmenter le scepticisme. Ainsi, la Suède a beau obtenir un score parfait, il n’en reste pas moins qu’elle flirte depuis quelques années avec l’extrême droite. Un autre distingué membre du top 10 a pris une tangente similaire, les Pays-Bas. Par ailleurs, deux autres membres du top 10, l’Irlande et le Luxembourg, sont des paradis fiscaux reconnus.

Et maintenant, le Canada ? Il trône au cinquième rang. Mais ce classement est moins rassurant qu’il n’en a l’air. Car l’année qui vient de se terminer a été tout sauf une grande année pour la démocratie canadienne. Après ses voisins déjà perturbés par les tentatives de déstabilisation électorale de la Russie en 2016, le Canada a dû composer lui aussi avec l’ingérence étrangère en 2023, en outre celle de l’Inde et de la Chine. 

La porosité des institutions canadiennes est en outre attribuable à cette détestable pratique électorale qui s’appelle le clientélisme. On voit ainsi de plus en plus régulièrement nos politiciens coincés entre les intérêts des diasporas ennemies, les sikhs et les hindous, les Palestiniens et les Juifs, la Chine et ses multiples minorités, dont ils tentent aveuglément d’attirer les faveurs, sans penser aux lendemains qui déchantent…

Le Canada est aussi aux prises avec un certain nombre de vices politiques cachés : une concentration du pouvoir excessive aux mains de l’exécutif ; un fédéralisme chancelant, le pays étant en outre l’un des seuls en occident où les états fédérés (les provinces) n’ont pas le contrôle sur la Chambre haute ou le Sénat. Pour ajouter au déficit démocratique, la Constitution canadienne est probablement impossible à modifier. Par ailleurs, le gouvernement central mise sur un pouvoir quasi illimité et sans partage qu’on appelle le pouvoir de dépenser. 

Tous ces déséquilibres expliquent peut-être que Justin Trudeau puisse viser ce record historique : pousser un gouvernement minoritaire jusqu’à l’ultime limite, soit un mandat de quatre ans alors que la durée de vie normale d’un tel gouvernement est bien inférieure à deux ans. Pour établir ce record, il suffira à Justin Trudeau de continuer à céder aux exigences du chef de la deuxième opposition, Jagmeet Singh. En somme, deux hommes contrôlent le programme politique de 40 millions de Canadiens… 

Le paradoxe est d’autant plus grand que les Libéraux ont formé un gouvernement minoritaire en arrivant deuxièmes, derrière les conservateurs, au scrutin général en 2021 en matière de votes exprimés. Démocratie chancelante, disions-nous… 

En somme, notre cinquième place au classement de FH ne fait que refléter la régression générale de la valeur démocratique dans le monde. Faut-il s’en surprendre quand on sait que les jeunes, dans la plupart des démocraties, semblent se désintéresser de plus en plus de la politique ? Selon un sondage d’Open Society réalisé l’été dernier auprès de citoyens d’une trentaine de pays, seulement 57 % des jeunes (35 ans ou moins) estimaient un régime démocratique préférable à toute autre forme de gouvernement, contre 71 % pour leurs aînés. 

Au Canada, l’un des faits saillants de l’année 2023 a été le combat du David canadien contre les Goliaths numériques de Facebook et Google pour tenir à flot les médias locaux. Le noeud du problème, nous le connaissons tous : l’attraction qu’exercent les réseaux sociaux sur le Canadien moyen, les jeunes en particulier. Non seulement le citoyen lambda est-il de plus en plus désintéressé par la politique, mais lorsqu’il s’y intéresse, c’est souvent en se laissant manipuler par les fausses nouvelles inventées de toutes pièces et les fabulations diffusées par ces réseaux. 

Cette question n’est pas propre au Canada. Partout en occident, la désinformation est un fléau qui mine la sphère politique. Tout cela a comme résultat d’affaiblir nos démocraties et devrait sérieusement nous inquiéter. Car comme le disait si bien Albert Camus : « Faites attention ! Quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet, mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. »

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