À Gaza et en Israël, des civils au coeur d’une guerre qui bouleverse le monde


Le conflit amorcé par l’attaque sanglante du Hamas, qui a terrorisé le peuple juif, suivie de la riposte féroce d’Israël, d’une violence inouïe contre les civils palestiniens, a été choisi comme étant l’événement le plus marquant de l’année 2023 par Le Devoir. L’embrasement du Proche-Orient, qui continue de s’accentuer, a déstabilisé le monde entier et a eu des répercussions tangibles jusqu’ici, au Québec.

Le 6 octobre au soir, les résidents du kibboutz de Be’eri sont allés se coucher après avoir célébré le 77e anniversaire de leur communauté, fondée en 1946 par le mouvement sioniste. À 6 h 30 le lendemain matin, ils étaient réveillés par le bruit des missiles, des roquettes et des tirs lancés par des terroristes du Hamas. « On était dans notre maison et soudainement, on s’est retrouvés au milieu d’un champ de bataille », raconte Alon Pauker, 57 ans, un résident de Be’eri.

À quelques dizaines de kilomètres de là, la terreur envahissait aussi Maya Roman, une résidente de Tel-Aviv. « Quand on a entendu les alarmes, on s’est réfugiés dans un abri, raconte-t-elle. Ce qu’on a vécu ressemble beaucoup au 11 septembre 2001, dans le sens où cet événement évoluait constamment sans qu’on comprenne dès le début la magnitude de ce qui se déroulait. »

Plus la journée avançait, plus le bilan des victimes, des blessés et des otages s’alourdissait. Les récits d’horreur et les images bouleversantes s’accumulaient, eux aussi, à une vitesse étourdissante. Quelques heures après le début de l’assaut, Maya a compris que sa famille était projetée au centre de cette crise planétaire : sa cousine Yarden Roman-Gat, 35 ans, avait été prise en otage.

En tout, l’attaque terroriste du 7 octobre a coûté la vie à 1200 Israéliens, principalement des civils. Sur les quelque 240 otages emmenés à Gaza, 105 ont été libérés pendant la trêve de sept jours, négociée entre Israël et le Hamas. Plusieurs autres sont morts. La riposte sanglante d’Israël pour anéantir le Hamas a fait, quant à elle, plus de 21 110 morts, là aussi principalement des civils palestiniens.

Ce qui se joue à des milliers de kilomètres de chez nous a eu des conséquences bien tangibles ici, au Québec, où le climat social s’est détérioré au rythme où l’horreur se déployait au Proche-Orient. Des querelles ont éclaté sur des campus universitaires. Des actes antisémites et islamophobes ont été perpétrés. Et d’imposantes manifestations pro-palestiniennes et pro-israéliennes ont animé les rues de la province.

Cette série d’événements a marqué l’année 2023.

Plus jamais comme avant

 

À Be’eri, pendant que des terroristes du Hamas semaient la mort, Alon Pauker est resté terré pendant une quinzaine d’heures dans sa pièce de sécurité (safe room) avec sa femme. « On était terrifiés. On comprenait déjà que le monde qui était ne serait plus. »

Certains de ses voisins n’ont pas réussi à tenir la poignée de leur pièce de sécurité suffisamment fort face aux assaillants, et sont morts sous les balles. D’autres ont été contraints de sortir, alors que leur maison était incendiée. « Les terroristes étaient drogués et voulaient simplement tuer le plus de Juifs possible. »

Sur les 1220 résidents du kibboutz de Be’eri, 93 ont été tués et 27 ont été pris en otage, selon Alon. Trois de ces otages ont perdu la vie à Gaza, et 16 ont été relâchés. « C’est 10 % de notre communauté qui a disparu. »

Une nécessité

 

Alon, qui se décrit comme un homme de gauche, fervent partisan de la paix, et pourfendeur du premier ministre Benjamin Nétanyahou, dit soutenir, pour la première fois de sa vie, une guerre menée par Israël. « J’ai toujours cru que cette politique de gérer le conflit plutôt que de le résoudre était une bombe à retardement. Et cette bombe a finalement explosé », dit-il. Mais aujourd’hui, éliminer le Hamas est devenu une nécessité implacable, croit celui dont l’un des fils combat à Gaza.

« Est-ce que vous seriez d’accord à Montréal pour dire qu’à trois kilomètres de chez vous, il y a une zone contrôlée par l’État islamique ? Puisque la réponse est non, finissons-en avec le Hamas, car nous ne pouvons plus vivre aux côtés de ces monstres. »

Maya Roman, dont la cousine a été relâchée après 54 jours de captivité, croit aussi que « le cercle de violence est mauvais pour nous tous ». Mais actuellement, « aucun pays dans le monde n’accepterait de vivre avec une telle menace » à côté de lui. Elle se dit attristée par les décès de civils, mais attribue la faute avant tout au Hamas. « Ils utilisent la population comme des boucliers humains. »

L’angoisse constante

Depuis Ottawa, Mohammed Nijim, Gazaoui d’origine, n’a pas quitté son téléphone des yeux depuis le 7 octobre. « C’est très stressant, et frustrant à la fois. Être à l’étranger, c’est difficile. On est loin de notre famille alors que tout peut leur arriver, à tout moment. »

À Gaza, les proches de Mohammed font face à la mort tous les jours. Conscients de son angoisse, certains ont même évité de partager avec lui des nouvelles qui pourraient le troubler. « Mon frère a été blessé à la jambe. Ce n’est rien de sérieux, mais ma famille m’a caché la nouvelle pendant dix jours, parce qu’ils ne voulaient pas que je m’en fasse trop pour lui », raconte-t-il, le visage lourd de fatigue.

Mohammed a aussi perdu quatre amis d’enfance sous les bombes d’Israël. « Aucun d’eux n’avait de liens avec le Hamas. Lorsqu’on voit des innocents qui meurent, on commence à se demander : “Est-ce qu’un jour, ce sera le tour de ma famille ?” On vit avec ça, avec cette pensée que notre famille peut mourir à tout moment. »

Un « génocide au ralenti »

Candidat au doctorat en sociologie à l’Université Carleton, à Ottawa, le jeune chercheur a publié l’an dernier un article intitulé « Genocide in Palestine : Gaza as a case study » dans l’International Journal for Human Rights. Il y argue que l’attitude autoritaire de l’État hébreu envers la bande de Gaza, notamment avec son blocus instauré en 2007, devrait être étudiée comme étant une tentative de « génocide au ralenti » du peuple palestinien.

Cet article a été rédigé et publié plus d’un an avant l’actuelle attaque israélienne sur le territoire palestinien. Selon le chercheur, quiconque évite de décrire la situation comme un génocide rate une perspective importante : «Cette personne n’a pas vécu à Gaza. Et, en recherche, l’expérience d’un point de vue local est très importante. »

Ayant grandi à Gaza, Mohammed a vécu son lot d’agressions israéliennes. Enfant lors de la première intifada, jeune adolescent lors de la seconde, il est bien au fait de l’ampleur des horreurs de la guerre, ce qui a alimenté son désir de recherche. « Mais ce qui est différent cette fois-ci, c’est l’intensité des bombardements et la cruauté de la guerre », soutient-il. « En 2014, les gens décrivaient la guerre comme étant pire que les précédentes. Mais cette année, quand je parle à des proches, ils me disent que chaque jour de cette guerre équivaut à toutes les précédentes agressions dans son intensité et sa brutalité. On dirait qu’Israël veut se débarrasser du dilemme de Gaza, une fois pour toutes. »

Un espoir persiste

 

Au-delà de l’horreur, toutefois, Mohammed garde espoir. « Gaza garde une place très importante dans mon coeur. C’est là où j’ai passé toute mon enfance. Les souvenirs d’enfance sont un miroir de la personnalité. Donc, même si j’ai été traumatisé par la guerre et l’occupation, j’ai quand même de beaux souvenirs [de Gaza]. »

Il espère voir un cessez-le-feu permanent et immédiat prochainement, « comme tout Palestinien ». Mais selon lui, « tout dépend des dirigeants, des deux côtés. […] En Palestine, on a eu des dirigeants qui voulaient faire bouger les choses. Mais, en Israël, on n’a pas vu la même volonté. Et je ne pense pas que ce soit le peuple qui ne désire pas la paix. Ça vient des idéologies qui guident le pays. »

Après plus de deux mois de guerre, le Canada s’est joint le 12 décembre à l’appel pour un cessez-le-feu, durant un vote à l’assemblée générale des Nations unies. Une position que le Québec ne partage pas, a fait savoir le gouvernement de François Legault, deux jours plus tard.

Une campagne « plus brutale »

« Les perspectives d’un processus de paix israélo-palestinien étaient déjà maigres avant le 7 octobre. Je dirais désormais que c’est encore pire aujourd’hui », analyse Rex Brynen, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McGill.

Le choc de l’attaque du 7 octobre est difficile à avaler pour Israël, ce qui explique en partie l’ampleur de la destruction de l’opération militaire dans la bande de Gaza. « Israël est beaucoup moins prudent quant aux dommages causés aux civils ou aux infrastructures. »

Même si l’on assiste à des vagues d’opposition partout dans le monde à la riposte sanglante d’Israël à Gaza, l’État hébreu semble déterminé à poursuivre ses attaques, qui se sont intensifiées dans les derniers jours.

« Il existe un soutien extraordinaire pour l’opération militaire en Israël », fait remarquer M. Brynen. « Il y a quelques inquiétudes quant aux otages et aux négociations [pour leur libération]. Mais le soutien est tout de même très fort. Et, à cause de cela, Israël se montre assez résistant à la pression extérieure pour un cessez-le-feu. »

Car contrairement aux opérations militaires israéliennes précédentes, qui étaient surtout punitives, celle à laquelle on assiste actuellement vise « à regagner la bande de Gaza, et à détruire les capacités militaires du Hamas. Tout ça, avec une colère et une peur qui rendent vraiment cette campagne beaucoup plus brutale que les précédentes », souligne le spécialiste du Proche-Orient.

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