Anatomie d’une larme | Le Devoir

Au début du mois, en voulant dresser le bilan des oeuvres qui m’ont enthousiasmée en 2023, j’ai constaté que j’avais eu moins de coups de coeur fracassants cette année. Je ne ferai pas le palmarès des livres qui me sont tombés des mains et des séries télé que j’ai trouvé un peu bâclées, vite faites et fades, mais disons que je me suis perdue souvent dans la lune entre les cases du dernier Astérix, à mes yeux trop calqué sur Le devin, en moins drôle. Que j’ai trouvé L’étoile du désert, le dernier Connelly (pourtant mon auteur de polars préféré), un peu mou, pas assez tendu. Que oui, c’est bien The Bear, mais hé, le scénario n’est pas renversant. On devine ce qui se profile.

À un moment donné, je me suis demandé si ce pouvait être la fatigue d’un automne chargé qui me rendait moins réceptive… Jusqu’à ce que deux oeuvres me renversent, au théâtre et au cinéma.

D’abord, plusieurs personnes de mon entourage m’ont conseillé de voir Anatomie d’une chute de Justine Triet, Palme d’or à Cannes. J’ai donc traîné mon fiancé et mon ado qui veut devenir monteuse et réalisatrice dans la petite salle confortable et feutrée au deuxième étage du cinéma Beaubien. Une écrivaine allemande et son mari vivent dans les Alpes avec leur fils de 11 ans presque aveugle et son chien. Un jour, le mari est retrouvé mort. Accident, suicide ou homicide ? Une enquête est ouverte, un procès aura lieu. Où est la vérité ? Peut-on la pister dans la fiction ? Qui croire ? Les perspectives s’additionnent et les angles morts s’éclairent. 

Les acteurs — que je ne connaissais pas — sont d’une grande justesse, y compris le jeune Milo Machado Graner, qui joue le fils, et l’Allemande Sandra Hüller, fascinante. Le visage de l’avocat (Swann Arland) est d’une beauté magnétique. Ce film d’une grande intelligence nous a happés tous les trois du début à la fin. Pas une seconde je n’ai décroché. Le dernier long métrage à m’avoir comblée de cette façon, tant au plan de la forme que du fond, est Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Allez-y pendant les vacances, faites-vous ce cadeau. Vous n’allez pas le regretter. 

La deuxième oeuvre à m’avoir accaparée avec cette intensité-là au cours des dernières semaines est la pièce N’essuie jamais de larmes sans gants, dans l’adaptation fine et brillante du roman du Suédois Jonas Gardell qu’en a fait Véronique Côté. Une production du Trident, vue au Théâtre Jean-Duceppe. Encore là, des comédiens exceptionnels, pas des vedettes.

Dans le Stockholm festif et libéré des années 1980, de jeunes gais se lient puis s’épaulent à travers la découverte et l’acceptation de leur identité. Mais le mal frappe et met fin à la fête. Le sida surgit comme une pluie qui devient averse, puis torrent, et décime les amitiés. Oui c’est dur, il y avait beaucoup d’émotion dans la salle, des larmes et des soupirs et j’ai donné le plus gros câlin du monde à mon ami Billy à l’entracte. 

Mais pourquoi étais-je ainsi galvanisée ? Était-ce insensible de ma part ? Pourquoi une histoire si sombre se révélait-elle tout à la fois aussi lumineuse ? Malgré son sujet ravageur et les injustices révoltantes qu’on y raconte, pourquoi cette pièce me faisait-elle autant de bien ? me suis-je demandé à l’entracte. Était-ce grâce à la musique, une pianiste et un trio à cordes qui, sur scène, ponctuaient avec une élégance subtile les chapitres du drame, un peu comme les musiciens à bord du Titanic ? À cause de l’humour et de la solidarité qui percole à travers la noirceur ? Était-ce le jeu flamboyant de Maxime Robin, qui incarne le charismatique Paul ?

J’y ai beaucoup réfléchi. Ces oeuvres ont été créées par des artistes en pleine possession de leurs moyens, au sommet de leur art, qui ont su s’entourer des bonnes personnes et ne pas déroger de leur vision. Il y a dans N’essuie jamais et Anatomie d’une chute quelque chose d’ardent, de maîtrisé et de droit. De pas édulcoré. On devine les heures, la rigueur et le soin qui y ont été investis.

Pour l’année qui vient, je nous souhaite plus d’oeuvres de cette trempe et de cette qualité-là. Des romans, des films, du théâtre, des poèmes, des chansons et des expositions qui nous feront oublier nos maudits téléphones. Des créations qui vont nous captiver, nous électriser, nous hanter et peut-être même nous changer. Oui, c’est ce que je nous souhaite en 2024 : encore plus d’émerveillement.

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