après Depardieu, le cinéma français se réveille t-il enfin ?

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Le cinéma français sort enfin de l’omerta, alors que l’actrice Judith Godrèche a déposé deux plaintes pour viol contre les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon, juste après les affaires Depardieu.

Dans le sillage de l’affaire Weinstein qui a bouleversé l’industrie hollywoodienne depuis 2017, le cinéma français se retrouve également dans la tourmente depuis quelques années concernant les affaires de violences sexuelles. En 2023, de nouvelles accusations contre Gérard Depardieu ont notamment fait l’effet d’une déflagration, divisant au passage les membres du paysage cinématographique hexagonal. 

Depuis décembre 2023, une autre affaire prend progressivement de l’ampleur. En pleine promotion de sa série d’auto-fiction Icon of French Cinema, l’actrice Judith Godrèche a décidé (contre sa volonté initiale) de prendre la parole contre le réalisateur Benoît Jacquot. Quelques semaines plus tard, elle a officiellement déposé une plainte pour viol contre lui, ainsi qu’un autre cinéaste français, Jacques Doillon, également visé par d’autres témoignages accablants.

Retour sur les différentes étapes de cette affaire.

 

Icon of French Cinema : photo, Judith GodrècheJudith Godrèche dans sa série Icon of French Cinema

 

Une plainte déposée contre benoît jacquot

Alors qu’elle avait fait le choix volontaire de s’effacer de la scène publique en France pour s’exiler aux États-Unis, Judith Godrèche a fait un retour fracassant avec sa série Icon of French Cinema, coproduite par Arte et A24. Un récit à moitié autobiographique, dans lequel elle revenait en partie sur sa relation avec le réalisateur Benoît Jacquot, entre 1986 et 1992, débutée alors qu’elle était seulement âgée de 14 ans, et lui 40. 

La comédienne refusait néanmoins de le nommer, avant notamment une interview avec le magazine Elle le 8 décembre 2023, où elle brisait le silence sur cette relation, dénonçant par ailleurs la complicité du milieu du cinéma à l’époque

« Je me demande, avec le recul, si les adultes s’interrogeaient : ‘Il y a un problème, elle est trop petite, qu’est-ce qu’elle fait là ?’ Je n’avais aucune idée de ce que disait la loi, j’ai arrêté l’école à 15 ans, les histoires qu’on lit, les films qu’on voit, tout valorisait cette image de lolita, de baby doll. »

 

L'homme au masque de fer : photo, Judith Godrèche, Leonardo DiCaprioL’actrice donne la réplique à Leonardo DiCaprio dans L’Homme au Masque de Fer, en 1998

 

L’affaire a repris de l’ampleur au début du mois de janvier, alors que Judith Godrèche décide de prendre de nouveau la parole contre Benoît Jacquot au travers d’une série de stories sur Instagram. Celui-ci l’avait rencontrée sur le tournage de son film Les Mendiants en 1986, avant de la faire tourner de nouveau dans La Désenchantée en 1990. 

Leur relation était alors publique et assumée, mais l’actrice dénonce aujourd’hui l’emprise que le réalisateur exerçait sur elle, alors qu’elle était mineure. Le 7 février 2024, elle a officiellement déposé une plainte contre lui pour « viol sur mineur de 15 ans par personne ayant autorité, viol, violences par concubin, et agression sexuelle sur mineur de plus de 15 ans par personne ayant autorité », selon le Parquet de Paris, qui a ouvert une enquête préliminaire. 

 

 

Deux nouveaux témoignages contre Jacques Doillon

En plus de Benoît Jacquot, un autre cinéaste français a été accusé puisque l’enquête préliminaire vise également Jacques Doillon, qui a travaillé avec Judith Godrèche pour le film La Fille de 15 ans en 1989. Invitée sur le plateau de France Inter, l’actrice a révélé les agressions subies sur le tournage, où elle jouait aux côtés de Jacques Doillon lui-même : 

« Il a engagé un acteur, on a commencé à tourner et il l’a viré pour se mettre à sa place. […] Tout d’un coup il décide qu’il y a une scène d’amour, une scène de sexe entre lui et moi. Et là on fait 45 prises. J’enlève mon pull et je suis torse nu, et il me pelote et il me roule des pelles. Et il y a Jane [Birkin, compagne de Jacques Doillon à l’époque, ndlr] qui est là derrière, et c’est une situation extrêmement douloureuse pour elle. »

 

 

Selon Le Monde, qui a eu accès à la plainte déposée par l’actrice le 6 février 2024, elle décrirait un viol commis par le réalisateur alors qu’elle était âgée de 14 ans, dans la maison de Jane Birkin.

D’autres témoignages sont ensuite venus s’ajouter à celui déjà accablant de Judith Godrèche contre Jacques Doillon, les actrices Isild Le Besco et Anna Mouglalis s’exprimant au micro du Monde ce 8 février. 

Isild Le Besco affirme ainsi que le réalisateur l’a retirée du casting de son film Carrément à l’ouest (sorti en 2001) après son refus d’avoir des relations sexuelles avec lui. De son côté, Anna Mouglalis l’accuse d’avoir tenté de l’embrasser de force en 2011, alors que le cinéaste l’avait invitée en maison de vacances après avoir fait tourner son compagnon de l’époque, Samuel Benchetrit. 

 

Baron Noir Saison 2 : Photo Anna MouglalisAnna Mouglalis dans Baron Noir

 

le début d’un #metoo français ?

Sollicité, toujours par Le Monde, Benoît Jacquot « nie formellement les accusations et allégations » portées contre lui, tout comme Jacques Doillon, qui les auraient apprises « par voie de presse » selon son avocate, et aurait « hâte de s’expliquer devant la justice ».

Pour autant, la plainte de Judith Godrèche contre Benoît Jacquot trouve un écho troublant dans les propos tenus par le réalisateur en 2011, dans le cadre d’un documentaire de Gérard Miller :

« C’est forcément une transgression puisque, je ne sais plus, ne serait-ce qu’au regard de la loi telle qu’elle se dit, on n’a pas le droit en principe, je crois. Donc une fille comme elle, comme cette Judith, qui avait en effet 15 ans et moi 40. En principe, j’avais pas le droit. Elle n’en avait rien à foutre, elle ça l’excitait beaucoup, je dirais. 

D’une certaine façon, faire du cinéma est une sorte de couverture au sens où on a une couverture pour tel ou tel trafic illicite. C’est une sorte de couverture pour des mœurs de ce type-là. »

 

 

Le visionnage de cet extrait avait notamment déclenché la prise de parole de l’actrice en janvier dernier. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un de ses témoignages participe à la fin d’une omerta dans le cinéma, puisqu’elle faisait partie le 31 octobre 2017 des 93 femmes accusant Harvey Weinstein d’agression sexuelle

Après l’affaire Depardieu qui a secoué l’opinion publique à la fin de l’année, le cinéma français se retrouve donc une nouvelle fois au cœur de graves “révélations”, dont les répercussions pourraient rapidement se faire ressentir.

Benoît Jacquot et Jacques Doillon sortent d’ailleurs chacun un film dans les mois à venir. Le festival Viva Il Cinema a annulé la venue de Doillon en tant que président du jury, alors que celui-ci doit sortir le 27 mars 2024 son drame CE2 évoquant le harcèlement scolaire (et notamment la responsabilité des adultes par rapport au phénomène).

En attendant, la justice devra faire son travail, mais la plainte de Judith Godrèche semble confirmer un début de libération de la parole au sein du cinéma français. 

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