Après deux ans, quel avenir pour l’entente entre le Parti libéral du Canada et le Nouveau Parti démocratique ?

Deux ans après la conclusion d’une « entente de soutien et de confiance », le Parti libéral du Canada (PLC) et le Nouveau Parti démocratique (NPD) y trouvent toujours leur compte : la quasi-totalité des demandes des néodémocrates ont été réalisées ou sont en cours de réalisation, et le gouvernement Trudeau peut continuer de gouverner en toute tranquillité pour encore un an.

Signé en mars 2022, l’accord assure au gouvernement libéral minoritaire le soutien des députés néodémocrates lors des votes de confiance, y compris celui sur le budget. En échange, le PLC a accepté de mettre en oeuvre une liste de priorités du NPD.

En coulisses, une source néodémocrate près des discussions estime que, même si les négociations avec les libéraux ont souvent été « frustrantes » et « tendues », son parti a réussi à tirer son épingle du jeu jusqu’à maintenant. « Ça a été assurément profitable dans l’ensemble. Ça nous a permis d’aller chercher des résultats et de démontrer de quoi un gouvernement néodémocrate pourrait avoir l’air », dit-elle.

Selon la compilation du Devoir, seules 3 revendications sur les 27 inscrites dans l’entente originale n’ont toujours pas obtenu de réponse de la part du gouvernement Trudeau.

Parmi les plus gros morceaux qui étaient réclamés par le NPD : un projet de loi sur l’assurance médicaments et un régime national de soins dentaires qui s’étendra aux Canadiens à faible revenu d’ici 2025. Un accord sur ce premier point était une importante condition au maintien de l’entente entre les deux partis, qui doit prendre fin en juin 2025.

Le gouvernement du Québec s’est d’ailleurs empressé de réclamer son droit de retrait avec compensation du régime d’assurance médicaments — et de toucher à sa part de l’argent fédéral « sans condition » —, arguant que les soins de santé relèvent de la compétence des provinces. Québec a aussi refusé d’adhérer au nouveau programme de soins dentaires d’Ottawa.

Les négociations sur l’assurance médicaments avaient été particulièrement houleuses, le chef du NPD, Jagmeet Singh, décrivant l’exercice avec les libéraux comme une tentative « d’attraper des anguilles couvertes d’huile ». Le projet de loi a finalement été déposé en chambre le 29 février dernier.

L’entente a aussi mené au déploiement de nombreuses politiques, comme les 10 jours de congé de maladie payés pour tous les travailleurs sous réglementation fédérale, le dépôt d’un projet de loi anti-briseurs de grève ou encore des investissements dans les logements pour les Autochtones.

« Les néodémocrates peuvent se créditer d’un certain nombre de victoires, c’est-à-dire des choses que les citoyens canadiens et les contribuables n’auraient peut-être pas obtenues si l’entente n’avait pas été conclue », indique François Rocher, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.

Le député de Rosemont–La Petite-Patrie, Alexandre Boulerice, seul élu néodémocrate au Québec, n’hésite pas à promouvoir les mesures issues de l’entente sur son site Internet. Plusieurs liens mènent vers des reportages traitant des récentes annonces gouvernementales sur le logement ou encore de la popularité du régime d’assurance dentaire au Québec.

Rompre l’entente

Malgré des progrès dans la majorité des dossiers, le NPD entend maintenir la pression pour assurer la réalisation des demandes restantes, comme l’élaboration d’une loi sur la sécurité des soins de longue durée pour aînés. Il s’agit d’un « gros morceau qui n’a même pas été entamé », signale la source néodémocrate. « On n’a même pas vu le brouillon de la loi. »

Même si le parti reconnaît que le déclenchement d’élections anticipées pourrait compromettre l’aboutissement de nombreuses politiques qu’il appuie, il ressent dorénavant moins d’hésitation à rompre l’entente. Le mois dernier, Jagmeet Singh avait menacé de couper les ponts avec les libéraux si le projet de loi sur un régime universel d’assurance médicaments n’était pas présenté avant le 1er mars. Il avait aussi lancé un ultimatum au gouvernement Trudeau pour qu’il respecte son engagement concernant le programme de soins dentaires.

« En 2023, le programme à long terme de soins dentaires n’était pas mis en place. C’était donc plus difficile de quitter l’entente. On aurait perdu l’occasion de le mettre en oeuvre, explique la source néodémocrate. Comme nos [demandes] sont pas mal toutes entamées [maintenant], il y a moins de raisons qui nous retiennent si jamais on avait besoin de [quitter l’entente]. »

Les prochaines élections fédérales sont prévues en octobre 2025, mais pourraient être déclenchées avant cette date si le NPD cesse d’assurer la survie du gouvernement Trudeau.

Trois ans de stabilité

Aucun porte-parole libéral n’a souhaité accorder d’entrevue au Devoir pour discuter du bilan de l’entente de soutien et de confiance avec les néodémocrates.

De l’avis du professeur François Rocher, nul doute que l’accord a davantage profité au NPD. Les libéraux ont surtout pu jouir d’une tranquillité d’esprit depuis les dernières élections, explique-t-il. « L’objectif initial du gouvernement Trudeau, c’était d’assurer une certaine stabilité à la Chambre des communes et de s’assurer qu’il ne serait pas défait dans le cadre d’un vote de confiance. On peut dire que ça a fonctionné, et rien n’indique aujourd’hui qu’il va l’être au cours des prochains mois. »

De fait, le gouvernement Trudeau deviendra le mois prochain le deuxième gouvernement minoritaire de l’histoire du Canada pour la durabilité, après celui de William Lyon Mackenzie King dans les années 1920.

Les libéraux sont en chute libre dans les sondages nationaux depuis plusieurs mois, tandis que le NPD est parvenu grosso modo à conserver les appuis qu’il a récoltés lors du scrutin général de 2021. Ainsi, si des élections avaient lieu aujourd’hui, 41 % des électeurs voteraient pour les conservateurs, contre 23 % pour les libéraux. Les appuis du PLC sont comparables à ceux du NPD, qui obtiendrait 19 % des voix.

Selon le dernier sondage Abacus, les conservateurs de Pierre Poilievre devancent toujours les libéraux de 17 points. Libéraux et néodémocrates n’ont ainsi pas intérêt à plonger le pays en élections de sitôt.

« Il a un coût politique à faire tomber le gouvernement si les Canadiens ne veulent pas d’élections. Je ne pense pas qu’on soit rendus là en ce moment », fait valoir François Rocher.

Avant les Fêtes, le premier ministre Trudeau avait déclaré que la prochaine campagne suivrait le calendrier des élections à date fixe et aurait lieu à l’automne 2025. Mais il est toujours possible que les néodémocrates profitent d’une importante bévue du gouvernement libéral pour mettre fin à l’entente qui lie les deux partis. « En ce moment, le NPD n’a rien à gagner, mais si les libéraux font quelque chose de très impopulaire, les néodémocrates peuvent saisir leur chance en disant aux Canadiens qu’ils ne peuvent plus permettre à ce gouvernement de gouverner », ajoute le professeur Rocher.

Le retrait du NPD de l’accord ne déclencherait d’ailleurs pas automatiquement des élections anticipées. Le parti évaluerait alors chaque politique à la pièce avant de voter, comme le fait déjà le Bloc québécois, qui compte plus de sièges que le NPD à la Chambre des communes.

Même s’il ne regrette pas l’entente conclue avec Justin Trudeau il y a deux ans, Jagmeet Singh a déjà exclu la possibilité de former un gouvernement de coalition avec les libéraux si aucun parti n’obtient une majorité claire lors des prochaines élections fédérales.

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author