Au Liban, «l’identité palestinienne est comme un olivier planté dans nos coeurs»


Le Liban compte environ 250 000 réfugiés palestiniens, arrivés au cours des différentes vagues de migration ou issus des deuxième et troisième générations. Ces Palestiniens revendiquent une forte identité, construite dans l’attente du droit au retour et en réponse à un pays qui, malgré son accueil, n’a jamais cessé de les marginaliser.

Dans le dédale de rues du camp de Bourj-El-Barajneh, symbole de l’urbanisation anarchique des lieux de vie des réfugiés palestiniens, difficile de s’y retrouver. Seuls les habitants savent s’orienter. Au milieu des ruelles sombres et étroites, les drapeaux des mouvements politiques et de résistance du Hamas, du Fatah, du Djihad islamique et parfois du Hezbollah (libanais) flottent un peu partout. Sur les murs : des portraits de Yasser Arafat, la mosquée de Jérusalem ou de jolies peintures colorées contrastent avec le sentiment d’enfermement qui se dégage des lieux. Ce camp se situe dans la banlieue sud de Beyrouth, entre deux grandes voies de circulation, à quelques kilomètres de l’aéroport. Il compte environ 20 000 habitants répartis sur un seul kilomètre carré.

À la question : « D’où venez-vous ? », les habitants parlent d’abord de leur village d’origine. Là-bas, en Palestine, une terre qu’ils n’ont parfois jamais connue, étant descendants de Palestiniens qui ont fui pendant la Nakba — catastrophe, en arabe —, où environ 800 000 Palestiniens ont été expulsés de leur terre en 1948, à la suite de la création d’Israël. « Je viens de Sheikh Danun, s’empresse de répondre Asil, une adolescente de 12 ans. Je suis née au Liban, comme mes parents, mais mes grands-parents sont nés en Palestine. » Dès qu’elle le peut, elle se joint aux manifestations en soutien à la population palestinienne. Tout comme Omar, 13 ans, qui joue dans la rue avec d’autres garçons. « Nous sommes tous solidaires les uns des autres, c’est ça, être palestinien. Et nous sommes de tout coeur avec Gaza », affirme le jeune garçon né dans le camp de Yarmouk, en Syrie, et qui a émigré au Liban à la suite de la guerre de 2011.

Un homme passe près d’Omar et de ses amis pendant l’entrevue. Quelques mètres plus loin, il s’arrête et s’insurge en arabe : « Il n’est pas palestinien ! Il est syrien ! Il ne faut pas lui parler ! » Jihad Moussa, notre collègue fixeur, sourit et laisse passer. Plus tard, il nous affirmera que cet incident est inhabituel et que tous les Palestiniens, qu’ils soient réfugiés au Liban ou ailleurs, ont bien une identité commune. L’unité derrière Gaza, l’unité pour faire front. 

C’est pour cette raison, d’après lui, que les rues du camp sont anormalement calmes en ce vendredi après-midi de décembre. Depuis le 7 octobre dernier, les habitants sont en deuil. La musique s’est tue. Les vêtements de couleur ont disparu pour laisser place au noir. 

Des traumatismes

 

« La culture palestinienne, à partir de 1948, a été très portée sur les souvenirs et les mémoires du retour », souligne Rami Zurayk, directeur intérimaire du centre d’études sur le territoire palestinien de l’Université américaine de Beyrouth. Elias Nasser, dont le grand-père est arrivé au Liban en 1948, n’a jamais vu la Palestine, mais a grandi avec. « Mon grand-père a ramené avec lui les clés de sa maison en Palestine et des habits seulement pour une semaine… car il pensait y retourner rapidement », explique le réfugié. Le grand-père de Hadi Hammad a lui aussi pris la route du Liban en mai 1948 avec la clé de sa maison. « L’identité palestinienne est comme un olivier planté dans nos coeurs », expose le jeune homme, titulaire d’une licence en management des systèmes d’information. 

Pour Fayez Mahamid, psychologue clinicien cisjordanien, ces discours s’expliquent par l’impact de la fuite des Palestiniens de leur territoire. « La Nakba a forgé cette identité, car les gens qui ont dû quitter leur terre ont vécu une expérience traumatisante. Maintenant, il y a les deuxième et troisième générations, qui ont toujours en tête ce qu’il s’est passé avec leurs familles. Par exemple, les gens disent toujours d’où ils viennent en Palestine, pas où ils vivent actuellement », explique celui qui est aussi enseignant à l’Université An-Najah, en Cisjordanie. Alors, au crépuscule de ce que le psychologue appelle « une seconde Nakba », il craint que celle-ci ne vienne s’ajouter au traumatisme collectif déjà existant.

75 ans de déplacement

Au lendemain de la création d’Israël, le Liban a accueilli plus de 100 000 réfugiés palestiniens. Certains d’entre eux se sont installés dans des abris de fortune en périphérie des principales villes du Liban comme Beyrouth, Tripoli, Saïda et Tyr. Soixante-quinze ans plus tard, quelques camps se sont bétonnés, agrandis en hauteur faute de pouvoir s’étendre en largeur, et font pleinement partie des villes. Le Liban compte 12 camps de réfugiés palestiniens. L’UNRWA, un organisme créé par l’ONU en 1949, aide les 4,4 millions de réfugiés palestiniens, répartis entre le Liban, la Jordanie, la Syrie, Gaza et la Cisjordanie. Ses services, qui permettent un accès à la santé, à l’éducation et aux services sociaux, estiment qu’il y a environ 250 000 réfugiés résidant encore au Liban. Un peu plus de 90 % de cette population vivrait sous le seuil de pauvreté. 

Fayez Mahamid a étudié l’impact psychologique de la vie dans ces camps. « Les résultats des études indiquent que les réfugiés souffrent de nombreux problèmes psychologiques, comme la dépression, l’anxiété et des comportements agressifs, analyse-t-il. Les camps, ce ne sont pas leurs maisons. Les gens craignent toujours que quelque chose de mauvais leur arrive, que leurs maisons soient attaquées, qu’ils doivent fuir une nouvelle fois… Il y a toujours cette douleur et cette tristesse liées au traumatisme de la colonisation. » 

Outre les conditions de vie désastreuses (lire l’encadré), les Palestiniens ne jouissent pas de tous les droits des Libanais. Si certains ont pu être naturalisés, de nombreux Palestiniens n’ont qu’un passeport de réfugiés. Ils ne peuvent prétendre à obtenir la nationalité libanaise. Officiellement, les autorités du pays attendent que les Palestiniens puissent rentrer chez eux. Mais l’implantation des Palestiniens, à majorité sunnite, viendrait aussi modifier l’équilibre communautaire, ce qui amènerait d’importants changements sur l’échiquier politique. Les Palestiniens n’ont pas accès aux professions dites syndiquées comme celles d’avocat, de médecin, d’ingénieur ou d’architecte. Et ils ne peuvent pas acheter de terre ou de maison. Leur identité se construit, aussi, sur ce besoin de résister et d’exister. Avec toujours cet espoir : celui d’exercer leur droit au retour. 

Une vie de camp

 

« L’arrachement humain des Palestiniens à leur terre a été travaillé pendant des siècles pour en faire des réfugiés, continue Rami Zurayk, dont l’épouse est palestinienne. Cette identité palestinienne est très forte, surtout pour ceux qui sont nés dans les camps, car personne ne peut continuer à vivre ainsi : qui veut vivre sans aucune possibilité de mobilité sociale ? Sans ça, sans rien d’autre, leur identité est la seule chose qui leur reste. » 

Face à l’impossibilité d’appliquer leur droit au retour, les Palestiniens rêvent d’ailleurs. Certains émigrent vers l’étranger, mais d’autres restent dans les camps. « Depuis 1948, nous sommes ici : nous parlons la même langue, nous mangeons la même nourriture, nous avons les traditions, explique le réalisateur Hicham Kayed, 51 ans, dont les grands-parents ont immigré pendant la Nakba. Les choses devraient changer pour les réfugiés palestiniens au Liban : ils ne veulent pas forcément la nationalité, mais au moins les mêmes droits. Et bien sûr, le droit au retour ! » 

Dans les rues de Bourj-El-Barajneh, le soleil commence à baisser et renvoie les réfugiés à leur prison de béton. À l’intérieur de la maison de Jihad Moussa, une douce odeur de mansaf (plat de riz et de poulet épicé typique de la Palestine) se dégage de la cuisine. Avec sa soeur, il s’empresse de débarrasser la table basse pour y installer les plats. En déplaçant le petit meuble fragile, Jihad manque de se couper avec du verre brisé. Il le prend entre ses doigts, le place dans le halo de lumière du plafonnier : le petit bout de verre a la forme presque parfaite du territoire israélo-palestinien. Son visage s’éclaire d’un large sourire et il lance : « Même dans les objets cassés, la Palestine reste présente ! »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

« Regardez dans quelles conditions nous vivons »

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