Avec son spectacle Grand-Mess’, Machine de cirque veut s’enraciner à Québec

Après un pèlerinage de dix ans partout dans le monde, Machine de Cirque convie ses ouailles à communier lors d’une Grand-Mess’ circassienne organisée dans l’écrin majestueux de l’église Saint-Charles-de-Limoilou, en basse-ville de Québec. Le spectacle, un des rares présentés au bercail par la troupe de la capitale, ambitionne de s’enraciner jusqu’à devenir un incontournable dans le paysage culturel de la capitale.

Machine de Cirque a collectionné bien des estampilles dans son passeport avant de poser ses valises au bercail. Grand-Mess’ prend vie après dix ans de tournée et plus de 1200 représentations — un pèlerinage qui aura mené la troupe dans une vingtaine de pays avec neuf productions différentes. 

« Même si nous créons tous nos spectacles ici, nous avons toujours eu un problème à nous enraciner à Québec parce que nous présentons la majorité de nos spectacles à l’international, explique le directeur général de la compagnie, Vincent Dubé. Maintenant que nous avons ce lieu-là, ça nous permet de nous ancrer dans la communauté. »

C’est d’ailleurs avec l’intention d’ouvrir son temple de création au public que la troupe a installé ses pénates dans la magnifique église Saint-Charles-de-Limoilou. Depuis qu’elle a investi les lieux en 2020, Machine de Cirque a permis la restauration des deux clochers et de la maçonnerie en façade, donnant du lustre à l’extérieur. Grand-Mess’ doit maintenant permettre de découvrir la richesse des boiseries et des sculptures qui donne encore au lieu sa beauté sacrée. 

« Pour nous, c’est important qu’il y ait des moments où les gens puissent entrer dans l’église et profiter de ce patrimoine-là, poursuit le directeur. Après tout, c’est la communauté qui l’a bâti : à peu près tout ce qu’il y a ici, des vitraux jusqu’aux bancs, a jadis été subventionné par les gens. »

Le cirque rencontre la quête existentielle

La Grand-Mess’ de Machine relève autant du spectacle que de l’expérience puisque la troupe invite son public à une réception déclinée en trois temps d’une durée de quatre heures. Le prologue de ce « défilé-spectacle existentiel jubilatoire » se déploie sous forme de déambulation, verre à la main, à la découverte de l’église et de ses trésors cachés. Ensuite, le spectacle, qui met en scène 15 artistes et demi — fauconnière et buse domestiquée comprises. La conclusion se veut conviviale : les noctambules pourront s’attarder au bar érigé dans le vestibule pour faire perdurer la soirée, un peu comme la communauté éternisait la messe du dimanche, jadis, sur les parvis de l’église.

Cette Grand-Mess’ multiplie les références à l’église, mais aussi les gentilles irrévérences à son endroit. « Nous nous sommes amusés à jouer avec les codes de la messe, explique le metteur en scène du spectacle, Martin Genest. Il y a de l’espièglerie, et c’est aussi la rencontre du profane et du sacré. Notre messe, je le dis toujours, n’est pas catholique ! »

Le spectacle s’articule autour des grandes questions qui turlupinent l’humanité. « D’où venons-nous et où allons-nous : ce sont des classiques à tout âge, souligne le metteur en scène. C’est ce que nous avons essayé d’aborder — avec ludisme. » 

La Grand-Mess’ s’amuse à ne jamais apporter de réponses à ces grandes interrogations. « Au début du défilé, nous invitons les gens à parcourir non pas un chemin de croix, mais un chemin de quoi », lance en riant le directeur général. Le spectacle reprend la figure de la procession pour aborder la marche humaine, inexorable mais qui ne connaît qu’une seule direction — en avant toute !

Haute voltige à la conception

Machine de Cirque souhaite que sa Grand-Mess’ devienne une des signatures culturelles de Québec — et elle a fait des pieds, des mains et quelques miracles pour y arriver. 

À quelques jours de la première, c’était encore le branle-bas de combat à l’intérieur du temple désacralisé. Les gradins prenaient forme pendant que les acrobates s’échauffaient sur la scène érigée au coeur de la nef. Dans le narthex, les ouvriers mettaient la dernière main à la buvette qui accueillerait le public. La conversion de l’église en salle de spectacle se déroulait sous nos yeux : la Grand-Mess’ qui débutera mercredi relève presque de l’Immaculée Conception. 

« Nous montons un spectacle en même temps qu’un théâtre », souligne Vincent Dubé. Son équipe a dû construire, dans ce lieu à l’architecture si singulière, un squelette capable de soutenir la technique et les artistes. Les rampes et la passerelle traversent la nef, assises sur les coursives mais encore soutenues — « pour augmenter la capacité de charge », explique le directeur technique Jérémi Guilbault-Asselin — par une toile de câbles d’acier s’accrochant à des plaques d’ancrage vissées aux fermes du toit, perchées plusieurs mètres plus haut. 

Machine de Cirque a aussi dû bâtir des coulisses et concevoir un éclairage dans un lieu où l’omniprésence des vitraux empêchait la création du noir sur demande.

« Le jour, c’était impossible pour nous de travailler, glisse Keven Dubois, responsable de mettre en lumière le spectacle et d’éclairer les ornements qui enjolivent l’église. Il fallait donc entièrement travailler de nuit. » 

L’allure du spectacle, qui mobilisera chaque soir les efforts d’une cinquantaine de personnes, s’annonce prodigieuse — ou « numineuse », pour reprendre le mot dépoussiéré par le dramaturge Jean-Philippe Lehoux pour exprimer la sensation de vertige qui étreint l’âme et le coeur devant une splendeur qui dépasse l’entendement. 

En répétition, les acrobates qui s’exécutaient au milieu de la nef avec, en trame de fond, le magnifique maître-autel de l’église Saint-Charles-de-Limoilou promettaient déjà un spectacle capable d’exaucer les prières du plus exigeant des auditoires.

« Notre but, c’est de convaincre les gens de quitter leur salon pour retourner voir de l’art vivant, conclut Vincent Dubé. Si nous ne réussissons pas avec ça, je me demande ce que ça prendra ! » Alléluia !

Grand-Mess’

de Machine de cirque. À l’église Saint-Charles-de-Limoilou, du 31 janvier au 24 février 

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