Besoin de faits | Le Devoir

J’adore le journalisme d’opinion, que je pratique avec passion et, je l’espère, rigueur depuis plus de 30 ans. Chaque jour, je lis mes collègues chroniqueurs et éditorialistes du Devoir, de La Presse et du Journal de Montréal.

En m’offrant leurs points de vue divers, ils m’aident à mieux comprendre le monde et à me remettre en question. Comme le journalisme d’opinion, de plus, permet une subjectivité assumée jusque dans le style, il rend l’expérience de lecture particulièrement agréable. Avec les chroniqueurs qu’on lit toujours, on converse, même si on ne leur parle jamais.

Il reste que la base du journalisme, ce sont les faits. Sans une connaissance fine de ces derniers, en effet, un point de vue sur le monde ne vaut pas grand-chose. Or les faits, de nos jours, sont malmenés.

 

À gauche comme à droite, on entend des niaiseries comme « à chacun ses faits ». Dans une telle situation où la réalité factuelle commune est niée, la société devient une foire d’empoigne opposant des groupes qui cherchent à imposer leur vision de la réalité et la démocratie est en péril. Les États-Unis actuels incarnent la quintessence de ce désastre, qui frappe partout ailleurs aussi.

Dans Pour les faits (Les Belles Lettres, 2023, 160 pages), la journaliste et philosophe française Géraldine Muhlmann plaide avec brio contre « la virtualisation du monde », c’est-à-dire « la difficulté que nous avons à ressentir la vérité des faits », et pour un journalisme d’information dans lequel la « matière factuelle » occupe la place d’honneur. « Nous apprendre comment juger, écrit-elle, tout le monde s’y met toute la journée ; nous apprendre toujours plus de choses sur la réalité dont on parle, c’est plus rare. »

Un fait, c’est une matière qui s’impose à tous. Avoir accès aux faits n’est pas évident puisque ces derniers peuvent être manipulés au moment de la transmission. D’où, explique la philosophe, l’idéal du journalisme moderne, qui met en avant l’objectif de « la transmission des faits par celles et ceux qui en font l’expérience sensible, à d’autres qui ne l’ont pas faite ».

Ces transmetteurs, pour inspirer confiance, doivent cultiver l’impartialité, qui est « un travail permanent sur soi », et donc éviter tout commentaire éditorial ou jugement sur les informations, tout en étant conscients qu’ils ne voient pas tout.

Le rôle du journalisme d’information, en démocratie, est d’établir les faits, qui sont la base commune à partir de laquelle peuvent s’engager les conflits de valeurs. L’impartialité, ou l’objectivité, demeure un idéal, certes, et on se souvient de Bourgault lui préférant l’idée de « subjectivité honnête », mais abandonner cette boussole reviendrait à renoncer à l’idée de vérité, voire à celle de réalité.

Plus on connaît de faits, plus on prend conscience de la complexité du réel et plus l’établissement d’un jugement devient difficile, explique Muhlmann. Certains n’aiment pas ça et préfèrent s’enfermer dans des dogmes qui simplifient le monde. Ce ne sont pas des démocrates.

Un tel éloge du journalisme d’information ne doit pas nous aveugler sur les limites de la pratique. Je suis, par exemple, un fidèle de l’émission Enquête à Radio-Canada. Ça ne m’empêche pas de trouver remarquable la contre-enquête que le professeur de journalisme Marc-François Bernier réserve à un des reportages-chocs de l’émission dans son essai La cible (Art global, 2023, 300 pages).

Le 21 novembre 2013, la journaliste Pasquale Turbide raconte l’histoire de cinq couples de parents dont la vie a été bouleversée après une visite à l’hôpital Sainte-Justine pour faire soigner leur enfant blessé. Dans ces cinq cas, la clinique pédiatrique sociojuridique de l’hôpital a décidé de faire un signalement au Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) parce qu’elle soupçonnait de la maltraitance.

Dans le reportage, les parents s’en prennent au docteur Alain Sirard, directeur de la clinique, présenté comme un inquisiteur insensible qui les a injustement accusés. En écoutant ce reportage, on partage leur indignation.

Or, Bernier, qui a été témoin expert de la poursuite en diffamation intentée par Sirard contre Radio-Canada et a eu, dans ce contexte, accès au dossier de cour, montre que l’histoire était pas mal plus complexe et nuancée que ce que le reportage suggérait.

Les signalements, finalement, n’ont pas été retenus — ce qui donne raison au reportage —, mais les enquêtes de diverses instances sur le docteur Sirard ont néanmoins conclu que ce dernier, avec son équipe, avait eu raison de les faire — ce qui donne tort au reportage. En 2016, Sirard s’est suicidé.

Soyons clairs : le but de Bernier n’est pas de conclure à la responsabilité du reportage d’Enquête dans ce drame, mais de montrer que le prestigieux journalisme d’enquête n’est pas toujours impeccable et doit donc lui aussi être soumis à la critique.

Chroniqueur (Présence Info, Jeu), essayiste et poète, Louis Cornellier enseigne la littérature au collégial.

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