BEYRIES abolit les garde-fous | Le Devoir

Derrière BEYRIES, un flanc de rocher. Pas d’échappatoire possible. Habillée comme pour la scène, moulée dans une robe-pantalon aux paillettes multicolores, elle s’accroche d’une main à une anfractuosité de roc humide, en équilibre précaire. Piégée, dirait-on. Fragile et spectaculaire. Que faire ? Tourner la tête, ne pas regarder, la chevelure comme dernier refuge.

Ainsi se donne à voir BEYRIES sur la photo de pochette de son nouvel album, intitulé Du feu dans les lilas. « On est allés à La Malbaie, on a fait des repérages, sur la plage. De toutes les photos, on a retenu celle-là, l’équipe de Ping Pong Ping et moi. Elle avait quelque chose qui nous parlait. »

On pourrait même dire que c’est la photo qui la représente le plus… radicalement ? « En tout cas, c’est l’image de quelqu’un qui n’est pas à l’aise avec l’idée de se montrer », concède volontiers Amélie Beyries. Qui en rajoute : « C’est vraiment pénible pour moi, les photo shoots, c’est tellement pas ma nature. » La pochette symbolise exactement ça : la BEYRIES qui a décidé il y a neuf ans d’être officiellement une chanteuse, qui a obtenu un notable succès et qui doit accepter ce que ça implique, et en même temps, l’Amélie qui détourne le visage.

En vitrine du premier album, Landing, il n’y avait qu’un tas de petits dessins. Pour le deuxième, Encounter, le visage prend tout l’espace. Une négation de l’image par le contraire, comprend-on. « C’était dire : voilà, vous l’avez, là, ma face ! Pas de maquillage, gros plan, tu peux pas plus t’afficher… » Comme si la question d’être ou ne pas être en représentation avait été réglée pour toujours. Pas si simple. « J’ai compris ça. Moi, je m’habillerais en col roulé noir tous les jours de ma vie. Je ferais une Christiane Charette de moi-même. Mais je ne suis pas l’intervieweuse, je suis l’interviewée. Ce serait ridicule de disparaître. J’ai compris ça aussi. C’est l’avantage de ne pas avoir été connue trop jeune. Tu te vois faire. »

Un besoin réciproque de proximité

 

La solution était ailleurs : abolir le plus possible la distance, faire tomber les barrières, « coucher les garde-fous », comme elle le chante dans La promesse. « C’est dans ce but de rapprochement extrême que je suis allée chanter chez des gens. » Quelques gagnants d’un simple tirage au sort l’ont ainsi vue débarquer chez eux. « Ça a été marquant pour moi, des moments extraordinaires. C’est justement ça qui est normal pour moi, c’est ça, ma nature. J’aime les gens. Le contact humain. Les liens. Ma mère me racontait qu’en carrosse, dans les rues d’Outremont où je suis née, je tendais tout le temps les bras autour. Ensuite, j’ai travaillé en restauration longtemps, j’ai travaillé en cinéma avec plein de monde. Toute ma vie, j’ai été parmi des gens, ce n’était certainement pas pour m’isoler dans une tour d’ivoire une fois devenue vedette de la chanson. »

« Après la COVID, continue-t-elle, je me suis vraiment posé la question : est-ce que je veux continuer à faire ce métier ? Oui. Mais comment ? La réponse était évidente : toucher, être touchée. De toutes les façons possibles. » Dont acte : en plus des shows de salon, elle a multiplié les spectacles intimes. Même dans des lieux plus grands, le Grand Théâtre de Québec et le théâtre Outremont à la mi-février, le théâtre Maisonneuve de la PdA aux prochaines Francos, elle promet de faire voler en éclats le quatrième mur. « Oui, il y aura des éclairages, une mise en scène, mais je peux très bien aller chanter dans la salle, parler aux gens. J’adore ça. C’est mes moments préfs. Il y a de l’inattendu, des imperfections. Il y a de la vie ! »

Se révéler en français

 

L’autre volet de l’opération rapprochement, c’est de proposer pour la première fois un album entièrement écrit en français. En collaboration plus qu’étroite avec le comédien Maxime Le Flaguais, Amélie Beyries a entrepris de se révéler, à elle-même d’abord, à lui ensuite pour transposer les confidences en rimes habiles qu’elle puisse habiter complètement. « J’ai verrouillé la fenêtre / J’ai voulu me rencontrer / Désiré de tout mon être / Repérer de la bonté », fait-elle entendre d’une voix claire dans le premier extrait radio de l’album, Du temps.

C’est un geste fort différent de celui d’inclure çà et là une chanson en français, J’aurai cent ans (avec Louis-Jean Cormier) sur Landing, ou Nous sommes sur Encounter. L’approche du mixage était à la manière anglophone, la voix de BEYRIES intégrée à l’instrumentation. Cette fois-ci, la chanteuse a son espace, la meilleure place, et les subtiles percussions de Robbie Kuster, les fines guitares de Joseph Marchand, les merveilleuses cordes arrangées par Guido Del Fabbro, et même le piano de BEYRIES, tout est au service de la voix, souveraine et pure. « J’énonce mieux, je trouve. En anglais, tu peux être simplement bercé par l’ensemble. En français, les mots ont besoin de résonner syllabe par syllabe. »

Prêter l’oreille, ouvrir le coeur

Derrière le jour, en duo avec Albin de la Simone, est ainsi une véritable rencontre à la française, un dialogue poétique où il s’agit d’être attentif pour comprendre ce qui se passe… entre les lignes. « Nous apprenons / Les lettres fragiles / de nos noms ». Il y a une saine exigence d’écoute à travers Du feu dans les lilas, qui est à la mesure du désir de dévoilement de l’artiste : atteindre l’autre se passe au-delà du personnage, au-delà de l’image. « J’ai voulu que les émotions se rendent, et que les auditeurs se sentent concernés. Sans donner les clés du sens à tout prix, mais en ouvrant les portes. »

BEYRIES arrive seule dans la chanson qui clôt l’album, Le phare, avec le piano pour seul compagnon. C’est une chanson qui exalte le moment présent, comme BEYRIES n’en avait pas osé aussi nommément depuis les cancers qu’elle a combattus. « Jusqu’à la dernière guerre / Que livrera mon corps… » chante-t-elle de tout coeur à mi-parcours du texte. Tel un appel entendu, une grande chorale la rejoint alors pour entonner avec elle son plus personnel message : « La peau livide / Et les yeux sans lumière / Diront aux jeunes et forts / Que l’amour est un guide / Un phare dans l’univers. » Plus lumineux que toutes les paillettes du vedettariat.

Du feu dans les lilas

BEYRIES, Audiogram

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