C’est (un peu) la faute aux médias

C’est une annus horribilis qui achève pour les médias traditionnels. Une de plus.

Les géants des communications ont passé les dernières semaines à imposer des compressions : Groupe TVA a éliminé 547 postes et CBC/Radio-Canada 800, dont 250 du côté francophone. Les médias d’information écopent aussi très fortement, encore : les Coops de l’information ont éliminé 125 de leurs 350 emplois ; le Montreal Gazette a arraché 10 pros de sa salle de nouvelles, où il n’en reste plus que 31 ; Métro Média n’existe plus, adieu et nos meilleurs voeux aux 70 collègues. Au total, dans ces cinq entreprises, 1552 emplois  viennent de passer à la trappe et la saignée pourrait continuer en 2024.

Faut-il vraiment rajouter le conflit déclenché par le projet de loi fédéral C-18 ? Les règles entrées en vigueur le 19 décembre obligent des géants du Web à verser des redevances aux médias du pays puisqu’ils monnayent le relais en ligne de leurs informations chèrement produites ? Google a négocié une entente et fournira 100 millions de dollars par année, surtout aux journaux, dont Le Devoir, tandis que Meta bloque les nouvelles sur ses plateformes Facebook et Instagram.

Bref, ça va mal. Mais comment et pourquoi ? Et d’abord, comment caractériser ce qui se passe ? Faut-il seulement parler de crise comme on le fait si souvent, y compris dans les médias qui couvrent tout ou presque, dont leurs propres infortunes ?

« Quelqu’un a déjà dit qu’on ne devrait pas parler de la crise des changements climatiques comme si un événement précis appelait une seule solution précise, répond la professeure Michelle Stewart de l’UQAM, spécialiste des communications et du numérique. De même, on parle de crise pour nos milieux informationnels, mais c’est quelque chose de très large. Il n’y a pas une seule solution facile pour régler les problèmes, par exemple changer de modèle d’affaires. On est face à une situation écosystémique. »

La crise, quelle crise ?

Le ministre de la Culture et des Communications du Québec, Mathieu Lacombe, lui-même ancien journaliste, a développé sa propre idée sur l’impasse, à la mi-novembre, devant le congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Il a alors demandé si les professionnels de l’information avaient une part de responsabilité dans la perte de confiance d’une partie de la population envers leur profession. Un récent sondage Léger montre que deux adultes québécois sur cinq ont peu ou n’ont pas confiance dans les médias. 

Le ministre Lacombe a aussi parlé d’une capacité d’autocritique « un peu mince » du milieu. François Cardinal, éditeur adjoint de La Presse, lui a répliqué il y a quelques jours qu’il n’y a aucun lien entre la crise des médias et la confiance du public. Il a souligné « aucun » en majuscules. « La crise des médias est une crise de revenus, de publicité, d’innovation », a résumé le vice-président et éditeur adjoint du quotidien dématérialisé gratuit, devenu un OBNL. 

« C’est sûr qu’à la base, le fondement de la crise est économique avec la fuite des revenus publicitaires et l’évolution de l’écosystème médiatique qui a un peu dépassé les médias d’information », commente à son tour Philippe de Grosbois, professeur de cégep et critique des médias. Il a fait paraître en 2022 l’essai La Collision des récits. Le journalisme face à la désinformation (Écosociété).

M. de Grosbois trouve  « positif » de voir se développer l’aide publique pour le quatrième pouvoir. Il ne peut toutefois s’empêcher d’ironiser sur les principes à géométrie variable de certains entrepreneurs donneurs de leçons qui, dans le secteur médiatique comme ailleurs, défendent le libre marché tout en empochant les subventions.

« Je voudrais rappeler que pendant des décennies, des dirigeants des médias privés eux-mêmes nous disaient que l’aide publique, c’était pour les paresseux incapables de s’adapter, pour les profiteurs du système, dit M. de Grosbois. Le milieu se rend compte maintenant que le modèle du média d’information à but lucratif a beaucoup de difficulté à survivre et tout d’un coup, le regard posé sur l’aide publique change complètement. »

La professeure Stewart, d’origine états-unienne, enchaîne en soulignant que le modèle développé au Canada permet un soutien étatique au journalisme de qualité. L’aide arrive sous toutes sortes de formes, des subventions à CBC/Radio-Canada, des crédits d’impôt pour payer les reporters, des fonds pour le développement numérique et maintenant, cette loi qui tire des millions de redevances annuelles à Google, moins qu’espéré, mais quand même. « Il y a un soutien structuré pour un bien commun, une base de réalité partagée, dit-elle. Cette perspective est presque tout à fait perdue aux États-Unis. »

Qui dit quoi à qui ?

La baisse de confiance dans les médias semble d’autant plus réelle que les citoyens l’expriment ouvertement et clairement. Autrefois, quand un auditeur n’était pas d’accord avec une émission, il changeait de poste. Aujourd’hui, le mécontent peut aller en ligne et gueuler fort. 

« On entend que les gens ne savent pas faire la différence entre un reportage et un texte d’opinion. Je ne crois pas que le problème soit là, ajoute M. de Grosbois, en citant l’exemple tout simple des attaques incessantes de certains chroniqueurs contre l’artiste Safia Nolin, son poids, ses vêtements, ses déclarations. 

« Évidemment, ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent sur elle. Mais ces attaques témoignent-elles d’un écosystème médiatique sain qui enrichit le débat public ? J’ai l’impression que les gens ne sont pas d’accord avec certaines opinions et qu’ils trouvent que certaines opinions n’ont pas leur place en surabondance. C’est quoi, en plus, l’intérêt de recevoir l’opinion du même panel jour après jour, qui se permet d’intervenir sur la grève en marche au Québec, puis du même souffle sur Gaza ? En France, on parle des “toutologues” pour décrire ces gens qui en savent si peu sur une infinité de choses alors que nous avons accès à une infinité d’expertises. »

Mme Stewart, elle, observe que des mouvements antidémocratiques essaient de discréditer les médias, la gouvernance démocratique, les experts, le monde académique, les médecins, etc. « Le problème ne concerne plus la multiplication de l’information, mais bien la consolidation de certains discours qu’on peut dire antigouvernementaux, antisystèmes, dit-elle. Cette consolidation peut même se faire sans coordination entre les différentes tendances idéologiques. »

Pour elle non plus, la difficulté ne vient pas de la démocratisation de la parole, mais du sentiment qu’une en particulier, celle du « code journalistique », ne porte plus. « Ça, c’est cassé depuis assez longtemps et en plus, on peut bien avoir une multitude de points de vue sur un même sujet, affirme-t-elle. On a perdu un sens de l’importance du code journalistique, de ce que les médias d’information comme le New York Times ont à offrir. »

M. de Grosbois réplique à rebours en critiquant le modèle pour ainsi dire épistémologique des médias journalistiques. « Cibler la désinformation et les fausses informations sur Internet, c’est pratique pour les journalistes qui peuvent ensuite faire l’économie de l’examen de leur pratique, dit-il. Quand on reste juste sur les distinctions entre le vrai, le faux, les vrais, les fausses nouvelles, on passe à côté d’un certain nombre de choses, dont la question centrale du cadrage. Il n’y a pas que les youtubeurs qui mentent. Les États aussi. »

Il rappelle la formule tristement célèbre du journaliste d’enquête I.F. Stone voulant que tous les gouvernements mentent. « C’est dans l’intérêt de tous les lieux de pouvoir de présenter la réalité d’une certaine façon, conclut Philippe de Grosbois. Idéalement, le travail du journaliste, ce serait de déconstruire la manière officielle de présenter et de tordre la réalité et pas seulement de prétendre relayer la vérité tout le temps avec le modèle standard qu’on retrouve dans les agences de presse. »

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