« C’est vraiment un projet d’émotion pour moi », explique le fondateur de The Anonymous Project

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Fouillez bien. Il existe forcément dans une commode familiale quelques-unes de ces petites boîtes qui débordent de diapositives ! Si les « soirées diapos » de nos grands-parents et parents ont depuis longtemps cédé la place au partage de nos photos sur les réseaux sociaux, ces clichés dans leur cadre de 5 x 5 cm, témoins d’une époque révolue, peuvent constituer une manne pour un artiste. Lee Shulman l’a compris. Depuis 2017, ce Britannique installé à Paris les achète, collecte, trie, scanne, numérise, répertorie, partage, expose, édite, les sauve également, à travers The Anonymous Project. 20 Minutes zoome sur ce militant de la mémoire collective.

Chaque jour, le compte Instagram de The Anonymous Project dévoile de nouvelles pépites.
Chaque jour, le compte Instagram de The Anonymous Project dévoile de nouvelles pépites. - The Anonymous Project / Lee Shulman

Un million de diapos collectées

« On doit frôler le million de diapositives passées sur ma table lumineuse depuis le début du projet. De nouvelles boîtes arrivent tous les jours. » Au fond d’une arrière-cour parisienne, Lee Shulman, la cinquantaine joyeuse, ne peut s’empêcher de s’enthousiasmer en inspectant au compte-fil (une sorte de loupe) les nouvelles diapos reçues le jour même. « Regarde, cette boîte, c’est comme le petit disque dur d’une autre époque ».

Couleurs pimpantes et tranches de vies anonymes ressuscitent un passé révolu.
Couleurs pimpantes et tranches de vies anonymes ressuscitent un passé révolu.  - The Anonymous Project / Lee Shulman

Face à lui, des dizaines d’instantanés au format 24 x 36 révèlent leurs couleurs pimpantes, comme préservées du temps, dans leur petit support en carton qui leur servait de cadre pour les manipuler et les insérer dans un projecteur. Ecran dédié ou simple mur blanc suffisaient hier pour réunir famille, voisins et amis autour de soirées diapos.

Des sélections thématisées sur Instagram

Pour Lee Shulman, l’idée de collecter à l’heure du tout numérique les diapositives des années 1940 à 1980 est venue après que son père lui a confié des diapos familiales. Comprenant la valeur, le potentiel esthétique et émotionnel de ces clichés, le réalisateur britannique se lance alors dans des achats frénétiques de boîtes de diapos vendues en ligne. « Depuis, une communauté s’est formée autour de ce projet et les gens nous envoient les images spontanément. Certains s’en séparent aussi, ne sachant pas quoi en faire », explique le créateur qui expose à la Samaritaine, à Paris, jusqu’au 23 avril*. Exposer, partager, diffuser : tel est bien le but de l’artiste dont le compte Instagram (@the.anonymous.project), fort de 118.000 adeptes nostalgiques et curieux, est alimenté quotidiennement par des sélections thématiques de nouvelles diapos.

Des histoires d’amour à transmettre

« Prendre une photo avait une importance à cette époque, c’était cher également. Aussi, ces diapos sont de véritables histoires d’amour. Les gens se prenaient en photo pour se dire je t’aime », analyse Lee Shulman. Au-delà de la préservation de celles qu’il appelle des « capsules de vie » et du voyage dans le temps offert par les 35.000 images qu’il a déjà soigneusement sélectionnées parmi le million de diapos collectées, Lee Shulman voit aussi dans son Anonymous Project une autre histoire. Celle d’une transmission.

Temps figé et poésie à travers les diapos exhumées par The Anonymous Project.
Temps figé et poésie à travers les diapos exhumées par The Anonymous Project. - The Anonymous Project / Lee Shulman

« Ces personnes anonymes ont un message à nous livrer sur la valeur de la vie, l’importance de la famille les relations entre les gens, les moments partagés », décrypte Shulman, en véritablement sociologue de la diapo Kodachrome. Et reconnaît : « Aujourd’hui, je suis dans une démarche de choix : pourquoi choisir telle image, pourquoi la montrer ? Ces questionnements m’intéressent vachement, d’autant que le monde actuel a aussi besoin de ces repères. C’est ma bataille, et je tiens de plus en plus à ce que je trouve dans ces images-là », explique le fondateur de The Anonymous Project.

Contre l’oubli…

Des rencontres d’Arles à Séoul, en passant par Londres, Paris et bientôt Venise, Lee Shulman, qui boucle actuellement un documentaire sur le photographe Martin Parr, magnifie ses trouvailles dans les festivals ou expos. Il n’hésite pas à scénariser et mettre en scène la mine d’or de souvenirs anonymes amassés. De plus en plus, les musées et institutions le sollicitent aussi.

Sans doute, comme il le reconnaît, The Anonymous Project pourrait être un tout autre projet dans les mains d’un autre. Mais c’est en militant passionné et motivé que Lee Shulman poursuit sa quête de pépites. Avec un unique regret : que personne, malgré la cinquantaine d’expos déjà proposée dans le monde entier, n’ait reconnu sur une photo un proche ou un membre de sa famille : « C’est mon rêve que des gens se retrouvent, mais ça n’est pas encore arrivé, déplore l’artiste. Cela révèle aussi à quel point on est vite oublié dans la vie. »

* 9, rue de la Monnaie, Paris 1er.

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