Cinq compositeurs classique à découvrir : les suggestions de Christophe Huss

Parmi les bonheurs apportés par l’édition phonographique aux mélomanes, il y a les inépuisables découvertes d’oeuvres et de compositeurs. Les plateformes d’écoute ont encore facilité l’accès à ces partitions puisqu’il n’est plus nécessaire de payer « à la pièce », en achetant le disque, pour faire connaissance. En ce début d’année 2024, nous avons sélectionné cinq parutions originales qui sortent des sentiers battus.

Au plus près de nous, l’ARC Ensemble, de Toronto, nous a offert de superbes parutions dans sa collection « Compositeurs en exil » chez Chandos. Le volume le plus magique était consacré à Walter Kaufmann, un juif tchèque qui, plutôt que de fuir les nazis en se réfugiant aux États-Unis, alla en Inde, où il devint actif à la radio de Bombay. L’ARC Ensemble avait choisi de la musique de cette époque, fascinante car mâtinée de modes indiens. De retour d’Inde, Kaufmann était passé par le Royaume-Uni avant d’émigrer au Canada (Halifax et Winnipeg) puis, finalement, aux États-Unis, où il fut professeur d’ethnomusicologie à l’Université de l’Indiana.

Oubli après l’exil

Après Kaufmann, l’ARC Ensemble s’était intéressé à Alberto Hemsi (1898-1975), un Turc qui cherchait à fondre la musique traditionnelle juive dans des partitions au bout du compte assez anecdotiques. On remonte d’un très sérieux cran avec le nouveau volume en l’honneur de Robert Müller-Hartmann, né à Hambourg en 1884. Son exil, Müller-Hartmann le vécut en Angleterre, où il mourut en 1950. Le disque de musique de chambre débute honorablement par la Sonate pour violon et piano de 1923 dédiée à Artur Schnabel. Il se déploie à bien plus haut niveau avec les Intermezzos pour piano et, surtout, le 2e Quatuor à cordes, des oeuvres dont la richesse harmonique évoque Ravel, Zemlinsky ou Szymanowski. Le 2e Quatuor a toute l’étoffe pour entrer au répertoire.

Un petit mot sur Walter Kaufmann, car le disque de l’ARC Ensemble ne sera pas sans lendemain. L’éditeur de partitions Doblinger s’attelle à faire enregistrer ses oeuvres, et un disque regroupant la 3e Symphonie, le 3e Concerto pour piano et des Miniatures indiennes a été enregistré à Berlin pour une parution cette année chez CPO.

Le nom de Karl Weigl (1881-1949) était ressorti de l’ombre il y a une vingtaine d’années lorsque BIS avait publié un enregistrement de sa Symphonie n° 5, « Apocalyptique », composée en 1945. Un disque publié par CPO il y a quelques mois couple Trois lieder pour soprano et orchestre, une Rhapsodie en ré mineur pour cordes et le Concerto pour piano en fa mineur. Nous sommes aussi dans la configuration d’un musicien (ici autrichien) condamné à l’exil. Cet ancien assistant de Mahler, fortement inspiré par son maître Zemlinsky, connut le même sort que Müller-Hartmann : un oubli après son émigration (aux États-Unis).

Tout comme la 5e Symphonie, les oeuvres ici réunies montrent l’injustice de cette amnésie collective. Les Lieder de 1916 sont un cycle important, la Rhapsodie de 1931, qui adapte un sextuor de 1907, évoque la Nuit transfigurée de Schoenberg, alors que le Concerto pour piano (1931), défendu avec ardeur par Oliver Triendl et Simon Gaudenz, ne calque aucun modèle et tenter le pousser le romantisme tardif au-delà de Brahms et de Mahler.

Contemporains

Nous avons déjà évoqué le nom de Jonathan Leshnoff, compositeur américain né en 1973, au sujet de deux parutions Reference Recordings. Un Double concerto avait été enregistré par Manfred Honeck en complément de sa 4e Symphonie de Tchaïkovski. Puis, Michael Stern avait gravé sa 3e Symphonie, inspirée par la Grande Guerre, qui nous avait amenés à qualifier Leshnoff de « Peteris Vasks nord-américain ». La monographie publiée par Naxos confirme tout le bien que nous pensions : une Elegy (2022) d’une poignante beauté, un Concerto pour violon n° 2, joué par Noah Bendix-Balgley, très réussi, et Of Thee I Sing, commémorant l’attentat d’Oklahoma City, que l’orchestre défend avec passion.

De quelle musique peut accoucher la Chine contemporaine ? L’époque du « Concerto des papillons » et des « Petites soeurs de la plaine » est révolue, mais le modernisme à l’occidentale n’est pas bien vu. Bis, qui avait révélé le très occidentalisé Ge Gan-Ru, que l’on peut traiter d’« avant-gardiste chinois », même si expatrié, dresse avec le CD Sichuan Image le portait de Xiaogang Ye (né en 1955), qui nous donne un reflet intéressant de l’« orthodoxie » locale, puisque ce dernier est professeur de composition au Conservatoire central de Pékin et président de l’Association des musiciens chinois. Sa musique est très picturale et évocatrice, mais très bien troussée. Sichuan Image (2022), 29 miniatures, emploie des instruments traditionnels en plus de l’orchestre symphonique. Le CD est complété par le Concerto de la vie, concerto pour piano recomposé à partir de musiques de film (et ça s’entend !). Noriko Ogawa et José Serebrier sont les interprètes de luxe de cette musique d’écoute facile et agréablement dépaysante.

Qui connaît le Concerto pour violoncelle et orchestre de vents de Friedrich Gulda (pianiste décédé en 2000) ne peut qu’être attiré de voir Wings, une « pièce de concert pour violon, cordes et section rythmique » jouée par l’excellent Benjamin Schmid dans un programme Jazz Violin Concertos publié par l’étiquette autrichienne Gramola. Gulda semble se prendre plus au sérieux quand il « compose du jazz » que quand il parodie les autres genres dans le Concerto pour violoncelle. Une cadence très classique ouvre Wings, avant un mouvement orientalisant, le jazz débridé (dont Gulda était fervent) triomphant dans le 4e volet. La grande réussite de Gramola est d’avoir trouvé un couplage parfait avec deux concertos dans l’esprit du jazz : la Metropoles Suite de Herbert Berger (né en 1969) et les Three Songs for an Abandoned Angel de Sabina Hank (née en 1976). Ce sont ces dernières qui procurent les surprises les plus gratifiantes, Hank en tête.

Müller-Hartmann

Musique de chambre. ARC Ensemble. Chandos CHAN 20294.

Weigl

3 Lieder. Rhapsodie pour cordes. Concerto pour piano op. 21. Simon Gaudenz. CPO 555 360-2.

Leshnoff

Elegy. 2e Concerto pour violon. Of Thee I Sing. Alexander Mickelthwate. Naxos 8.559927.

Xiaogang Ye

Sichuan Image. Concerto of Life. José Serebrier. BIS 2303.

Jazz Violin Concertos

Gulda, Berger, Hank. Benjamin Schmid. Gramola 99284.

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