Comment continuer à exporter les arts de la scène en postpandémie inflationniste?

Allusion, illusion. La compagnie Les 7 doigts de la main propose sept spectacles en ce moment, au Québec et à l’étranger. Le président-directeur général de la troupe circassienne demande pourtant de ne pas se laisser berner par cet apparent succès postpandémique. 

« Je dois le dire et le souligner : cette réussite ne se fait pas les deux doigts dans le nez et ce qui nous arrive ne doit d’aucune façon servir de leçon pour toute la communauté québécoise des arts de la scène », résume Nassib El-Husseini dès le début de l’entrevue faite pour exposer des cas concrets de compagnies artistiques québécoises actives à l’étranger, proche ou lointain. « Je ne veux pas non plus être celui qui dit que tout va mal. »

Une étude de CINARS vient de documenter le recul des tournées. En 2022-2023, les trois quarts (77 %) des compagnies et des agences francophones qui organisent des représentations hors frontières ont enregistré un recul de 30 % de leurs représentations par rapport à l’année précédente. CINARS a pour mission de favoriser et de soutenir l’exportation des spectacles nationaux. 

La compagnie Les 7 doigts de la main, collectif réunissant autant d’artistes et d’occasions de créer, produit et tourne à s’en étourdir. Au moment de l’interview, le p.-d.g. était passé par Québec pour la première de Pub Royal, comédie musicale des Cowboys Fringants, après un voyage au Mexique pour négocier de nouveaux contrats. Trois spectacles de la troupe sont présentés sur des bateaux de croisière ; deux (Passagers et Duel Reality) sont en tournée en Europe et en Asie ; Dear San Francisco occupe une salle en permanence en Californie. À ces 7 des 7 s’ajouteront en février une création autour de l’oeuvre du peintre Riopelle et une autre sur Broadway (Water for Elephants).

« Notre réalité changeait avant la pandémie, dit M. El-Husseini. Elle changeait avec la désaffection des salles traditionnelles par les nouvelles générations, qui privilégient les écrans. Elle changeait avec nos états d’âme au sujet de l’écoresponsabilité. La pandémie a été un accélérateur des défis auxquels s’est ajoutée récemment l’inflation. Nous avons pris la décision de diversifier nos offres pour ne pas mourir. » 

Des exemples ? Le Lab7 explore l’intégration des technologies de pointe pour développer de nouveaux langages artistiques. Des compensations vertes font contrepoids aux contrats lucratifs sur les bateaux de croisière réputés pollueurs. L’installation permanente à San Francisco évite notamment les déplacements en avion. 

« On s’adapte, on gagne du terrain, mais quand on fait un pas en avant, un nouveau problème nous ramène en arrière, dit encore Nassib El-Husseini. L’inflation pose un énorme défi en ce moment pour continuer à offrir de bons salaires et des spectacles de qualité. » 

Seule ou avec les autres

 

Les 7 Doigts embauchent et font tourner des dizaines et des dizaines d’artistes et de techniciens. Fou Glorieux offre l’exemple contraire d’une microcompagnie organisant des tournées de poche avec la danseuse et chorégraphe Louise Lecavalier, parfois accompagnée d’un technicien et d’éléments scénographiques. Elle offrira une vingtaine de représentations ailleurs dans le monde cette année, contre environ 25 en 2019. 

La compagnie de marionnettes La Tortue noire évalue que les tournées lui coûtent grosso modo le double par rapport à il y a quelques années. En 2019-2020, la troupe a donné 46 représentations à l’étranger, puis aucune les deux années suivantes, et quatre seulement en 2022-2023. Il pourrait y en avoir une quinzaine en 2023-2024, le reste de la soixantaine de représentations se faisant au Québec. 

« On tournait beaucoup en France, où les budgets culturels ont diminué avec une tendance à vouloir diffuser davantage de productions nationales, explique Sara Moisan, fondatrice de la Tortue noire en 2008. Nous avons aussi beaucoup plus de difficultés à recruter des techniciens et des régisseurs pour les voyages. »

L’organisme Les Voyagements, voué à la diffusion du théâtre de création pour adultes à travers le Québec et la francophonie canadienne, a au contraire vécu un boom postpandémique. Ses principaux indices sont à la hausse avec 175 représentations en 2018-2019 et 223 en 2022-2023 qui ont attiré 27 500 spectateurs il y a cinq ans et 37 000 cette année.

« Au Québec, on a la chance d’avoir le CALQ qui a vraiment appuyé les diffuseurs avec la mesure de billetterie pour continuer d’avoir de l’audace dans leur programmation, dit Hubert Côté, directeur adjoint de l’organisme à but non lucratif. Mais dans certaines provinces, c’est plus difficile sur ce plan-là. »

Donner/recevoir

 

Les sorties nationales et internationales assurent la vie et la survie des oeuvres de la scène. Des spectacles de la compagnie Marie Chouinard ont été présentés de manière intermittente pendant deux décennies. « Le Québec et le Canada n’ont pas le bassin de salles et de publics pour faire vivre certaines pièces à long terme, résume Sara Moisan, d.g. de La Tortue noire. Circuler ailleurs dans le monde est une obligation de survie. » 

Mickaël Spinnhirny, codirecteur de son agence éponyme, le sait très bien, et c’est pourquoi il s’interroge franchement sur  une part de responsabilité attribuable à l’offre de spectacles pour expliquer la situation actuelle. « On entend beaucoup le milieu se plaindre des débouchés à l’international, de l’impact de la pandémie et du manque de techniciens sur les tournées, dit-il. Il faudrait aussi se demander si nos spectacles conviennent aux différents marchés ciblés. Si certains spectacles ne se vendent pas en ce moment, c’est peut-être aussi que l’offre devient beaucoup trop grande pour la capacité d’absorption. »

Il faudrait aussi se demander si nos spectacles conviennent aux différents marchés ciblés. Si certains spectacles ne se vendent pas en ce moment, c’est peut-être aussi que l’offre devient beaucoup trop grande pour la capacité d’absorption.

Il n’y a pas que la quantité. M. Spinnhirny ose aussi s’interroger à voix haute sur les qualités de certaines propositions. « Les questions de société qu’on a actuellement au Québec ne sont peut-être pas des questions qu’on va avoir sur d’autres marchés, où se posent souvent d’autres questions, dit-il. Des fois, je trouve que les oeuvres ne sont pas faites pour résonner avec des publics internationaux, même si, derrière, il y a des pressions pour tourner. Je pense qu’il faudrait penser à l’international autrement. […] Les dernières années ont été difficiles et c’est certain que les propositions plus lumineuses, plus généreuses et accessibles fonctionnent mieux en ce moment. »

Les 7 Doigts n’offrent que ça, ou presque, et ça marche. Nassib El-Husseini rappelle que sa compagnie, comme toutes les autres en tournée, s’active dans le domaine des échanges culturels internationaux alors que les armes parlent fort en ce moment. Sa compagnie a arrêté deux shows à Moscou à cause de la guerre. 

« Est-ce qu’on préfère mettre en avant les canons ou la diplomatie culturelle ? demande-t-il. Les tournées artistiques posent des défis environnementaux et économiques. Mais elles servent aussi à élever l’âme, à répandre la beauté et à instaurer un dialogue entre les humains, tout ce qui manque cruellement en ce moment. »

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