Comment demeurer un enfant dans un pays en guerre ?

Troubles du sommeil, troubles alimentaires, anxiété, solitude : la guerre qui sévit depuis près de deux ans en Ukraine ronge la santé psychologique des enfants et des adolescents. « Toutes les générations d’Ukrainiens vont être affectées par l’expérience de la guerre pour le restant de leur vie », mentionne Oksana Pysareva, une psychologue qui travaille auprès des enfants ukrainiens. Elle souhaite néanmoins que ses jeunes patients ne se voient pas comme des victimes de la guerre menée par la Russie.

« La guerre fait partie de nos vies, on doit apprendre à vivre avec, sans devenir des victimes », souligne la psychologue, basée à Kiev, à l’occasion d’une entrevue vidéo avec Le Devoir. Une approche — centrée sur la capacité d’agir, le respect de soi et la dignité — qui est également celle de la fondation Voices of Children, pour laquelle Oksana travaille depuis le début de l’invasion à grande échelle.

Cette prise de pouvoir est cruciale, explique Odarka Kozak, responsable des communications pour la fondation. « Les enfants savent que notre armée se bat pour leurs vies et que nous aurons un avenir. Et ils savent aussi qu’ils sont capables de se battre pour eux-mêmes, pour leur santé mentale et leur avenir. »

En donnant de nouveaux outils à ses jeunes patients, Oksana Pysareva souhaite qu’ils parviennent à se dire : « Je vis cette expérience de la guerre, j’ai parfois beaucoup souffert, j’ai été plongé dans des conditions difficiles, mais je sais que j’ai été capable de lutter et de m’en sortir. J’ai du respect pour moi pour ça, et je continue ma vie. »

C’est pour cette raison que les jeunes Ukrainiens doivent vivre leur enfance dès maintenant, sans la mettre entre parenthèses pendant la guerre, dit-elle. Voices of Children organise d’ailleurs des camps de vacances pour permettre aux enfants de se faire des amis et de s’amuser. La fondation — pour laquelle travaille une centaine de psychologues — offre aussi du soutien psychologique et psychosocial, en groupe ou individuellement, aux enfants et à leur famille qui sont touchés par la guerre. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, quelque 70 000 enfants et leurs parents ont bénéficié des services de l’organisme.

Du choc à l’anxiété

Dans cette guerre qui s’étire depuis près de deux ans, les demandes d’aide formulées par les jeunes Ukrainiens ont évolué au fil du temps. Au début, elles étaient surtout liées au choc vécu par l’invasion russe. « Des enfants avaient des attaques de panique, d’autres n’étaient plus capables de manger ni de dormir », indique Oksana. Puis d’autres maux sont apparus.

 « Beaucoup d’enfants se sentent anxieux, tout le temps. » Certains se sont mis à se ronger les ongles ou à se gratter la peau. « Des enfants et des adolescents se sentent constamment déprimés et frustrés, poursuit la psychologue. Ils se désintéressent de leurs études ou abandonnent leurs activités, sans comprendre pourquoi. Ils disent qu’ils n’ont plus d’énergie pour quoi que ce soit. »

D’autres vivent de la solitude parce que leurs amis sont partis ou qu’ils ont eux-mêmes été déplacés à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, parfois en étant séparés d’une partie de leur famille. Des enfants ont développé des troubles alimentaires. « Avant, on traitait surtout des filles. Maintenant on a davantage de garçons et des enfants aussi jeunes que 8 ou 9 ans. » D’autres ont commencé à s’automutiler ou à songer au suicide.

Comment dormir ?

Mais surtout, enfants comme adultes ont de la difficulté à dormir dans leur pays en guerre. Oksana a notamment suivi une jeune fille de 8 ans qui n’arrivait plus à trouver le sommeil depuis qu’un édifice à côté de chez elle, à Kiev, avait brûlé lors d’une attaque aérienne. « Elle refusait de dormir chez elle dans son lit. Elle voulait seulement dormir dans un abri sous la terre. Elle disait qu’elle avait peur, si elle s’endormait, de ne pas entendre les sirènes » qui avertissent d’une attaque imminente. 

La nuit avant l’entrevue avec Le Devoir, Oksana, comme tous les résidents de Kiev, a d’ailleurs été réveillée à plusieurs reprises par des sirènes. « On ne s’habitue pas à ces nuits sans sommeil », dit la psychologue. Après s’être terrés dans des corridors (endroits plus solides) ou dans des abris, les adultes sont partis le lendemain matin au travail et les enfants à l’école. « Après avoir vécu tout ce stress, on doit se reprendre en main et continuer nos vies. C’est un véritable défi pour chacun de nous. »

Exposés dès leur jeune âge à ces violences, les enfants ukrainiens apprivoisent déjà la haine. « C’est impossible d’imaginer qu’ils ne vont pas haïr [les Russes], soutient Oksana. Les Russes ont déversé beaucoup de douleur dans toutes les familles. Mais haïr notre ennemi ne les empêchera pas aussi d’aimer avec tout leur coeur. »

Des émotions que les enfants découvrent au même rythme qu’ils redéfinissent la valeur qu’ils accordent à la vie — désormais constamment menacée. « Les enfants qui réussiront à transformer cette tragédie en expérience auront gagné en confiance, en créativité et en adaptabilité », souligne Oksana.

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