Comment Google et Amazon ont brisé Internet

Google est brisé. C’est la faute d’Amazon. Les résultats fournis par le moteur de recherche sont de plus en plus pollués par des sites Web au contenu vide, créés sur mesure pour se retrouver en tête de liste des mots-clés recherchés et se faire ensuite payer par Amazon pour les visiteurs qu’ils lui envoient.

La mauvaise nouvelle est double. Pour Google, en tout cas : non seulement les sites Web les plus aptes à se classer parmi ses meilleurs résultats de recherche proposent souvent du contenu peu pertinent, mais en outre, quand ses ingénieurs tentent de décourager cette pratique en modifiant les algorithmes du moteur de recherche, ces mêmes sites Web s’adaptent sur-le-champ et continuent de supplanter des sites plus légitimes.

Et, bien sûr, ce sont les internautes qui paient pour tout ce gâchis.

 

Et si c’est grave pour Google, ça l’est encore plus pour Internet en général, vu sa place centrale sur le Web moderne. En effet, le moteur de recherche californien a répondu à 83,5 % de toutes les recherches effectuées par des internautes de partout sur la planète en 2023. Et pour la plupart des propriétaires d’un site Web, la rentabilité passe par une grande fréquence de visites de ces mêmes internautes. Le succès de leur modèle repose donc sur leur capacité à s’afficher parmi les premiers résultats de recherche fournis par Google.

Or, « de nombreux utilisateurs des moteurs de recherche se plaignent depuis quelques années de la qualité sans cesse à la baisse des résultats de recherche. On attribue cela au nombre grandissant de sites Web optimisés pour les moteurs de recherche et dont le contenu est de faible qualité », écrivent quatre spécialistes universitaires allemands dans une étude publiée plus tôt ce mois-ci et intitulée Est-ce que Google devient pire ? Une enquête longitudinale de la pollution dans les moteurs de recherche.

Les chercheurs ont analysé sur une période d’un an les résultats fournis par Google, Bing et DuckDuckGo pour 7392 demandes relatives à des critiques de produits. Faites le test : demandez à votre moteur de recherche préféré quel est le meilleur téléphone intelligent, le meilleur grille-pain, etc. Notez le nom des sites Web qui trônent au sommet des résultats de la recherche. Vous en viendrez sans doute à la même conclusion que ces chercheurs : « Les résultats les mieux classés sont mieux optimisés, comprennent plus de liens d’affiliation, et leur contenu est de qualité inférieure. »

Google minimise la situation. L’étude ne porte que sur des comparaisons de produits, a indiqué au Devoir un porte-parole, ce qui ne reflète pas l’expérience pour les milliards d’autres recherches faites chaque année sur son site. 

Une question d’argent

Le problème est peut-être plus grave qu’il en a l’air. La raison ? L’argent, bien sûr. Ces sites génèrent automatiquement — et à peu de frais — des critiques factices, puis créent un « hyperlien d’affiliation » vers le produit cité sur Amazon, où les internautes peuvent l’acheter directement.

Depuis des années, Amazon utilise les liens d’affiliation pour attirer les cyberacheteurs. Une fois un achat effectué, Amazon remet un pourcentage du prix payé au site Web d’où provient l’internaute. Ces liens d’affiliation sont beaucoup moins fréquents sur les sites légitimes qu’ils le sont sur les sites trompeurs, ont découvert les chercheurs allemands. « Une faible proportion des sites de tests de produits recourent à des liens d’affiliation, mais la majorité des pages citées dans les résultats de recherche le font », lit-on dans leur étude. « Tous les moteurs de recherche sont victimes de ces campagnes à grand déploiement de pollution par liens d’affiliation. »

Autrement dit, les moteurs de recherche recommandent des sites dont la mécanique est conçue exprès pour les déjouer et pour faire acheter les internautes sur des boutiques en ligne, principalement Amazon, qui les rétribuent pour cette pratique. 

Ces sites n’ont donc aucun intérêt à informer correctement les internautes.

L’ère du « post-référencement » ?

Cette capacité à classer des sites Web favorablement dans les résultats des moteurs de recherche a un nom : on appelle ça le référencement. On parle souvent de SEO, de l’expression anglaise search engine optimization. Il existe une industrie entière spécialisée dans le référencement. Beaucoup de propriétaires de sites Web — y compris de nombreux médias qui donnent accès gratuitement à la version en ligne de leur contenu — dépendent très lourdement d’un bon référencement pour générer une partie vitale de leurs revenus.

Ce que nous apprennent les chercheurs allemands dans leur étude, c’est que nous sommes entrés dans une ère du « post-référencement ». Comme les réseaux sociaux ont provoqué l’ère de la « post-vérité ». Les moteurs de recherche sont victimes de leur succès : des petits malins ont découvert la recette de leur sauce magique et en utilisent les ingrédients pour tromper les internautes.

C’est un problème majeur.

On n’a plus besoin de parler de la place centrale d’Internet dans notre quotidien — pour s’informer, pour consommer, pour se faire une idée du monde autour de nous. Or, les moteurs de recherche sont un rouage central de l’Internet moderne — ou à tout le moins sur le Web, sa partie la plus visible. Ceux qui se rappellent Internet avant Google, quelque part au début des années 2000, se souviennent peut-être à quel point trouver le bon site Web à l’époque revenait à chercher une aiguille dans la proverbiale botte de foin.

Bref, si on ne peut plus se fier à Google, ni à Bing, Yahoo ou DuckDuckGo, c’est tout Internet qui est brisé. Et nous risquons d’en payer collectivement le prix.

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author