critique de la série spatiale la plus ambitieuse d’Apple TV+

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Life on Mars

En 2003, le programme spatial cherche à capturer et exploiter des astéroïdes riches en minéraux qui pourraient changer le quotidien des habitants de la Terre… et de Mars, désormais habitée par des astronautes et ouvriers qui forment un microcosme quasiment capable de (sur)vivre sans aide extérieure. Huit ans après les événements de la saison 3, For All Mankind continue de réimaginer l’histoire. Lors de l’habituel panorama télévisé de début de saison, on apprend qu’Ellen Wilson a été réélue et a légalisé le mariage homosexuel (bien avant 2015, réelle date de cet événement), qu’un hôtel a ouvert sur la Lune et qu’Al Gore a battu George Bush aux élections de 2000 (alors qu’en réalité, l’inverse s’est produit).

La première saison et l’alunissage raté d’Ed Baldwin paraissent bien loin. Le protagoniste est resté sur Mars (et s’y est même un peu trop attaché). Il commande, aux côtés de son acolyte Danielle Poole, la base composée de salariés d’Helios, d’astronautes de la NASA et de cosmonautes russes et nord-coréens. Plusieurs catégories sociales de personnages se retrouvent sur la planète rouge et offrent à la série l’opportunité de creuser une nouvelle thématique. 

 

For All Mankind : photo, Tyner Rushing, Toby KebbellLes deux rookies de la saison

 

Un nouveau protagoniste fait son entrée : Miles, superbement incarné par Toby Kebbell, ouvrier d’Helios envoyé sur Mars. Son arrivée et celle de la géniale Samantha (Tyner Rushing) nous plongent dans le quotidien des petites mains, qui permettent aux personnages que l’on connait depuis trois saisons de mener à bien leur mission. Finis les privilèges d’astronautes, bonjour les journées difficiles et les salaires misérables. Car dans cette uchronie qui frôle parfois l’utopie (notamment à propos de l’acceptation des homosexuels dans la société), le clivage entre riches et pauvres est toujours présent. Les privilèges de la haute société semblent indéboulonnables, et For All Mankind tire la sonnette d’alarme.

Pour la première fois, la série compare les classes sociales et s’éloigne du quotidien idéalisé des héros de la NASA, plongeant son récit dans une fable politique inattendue, mais bienvenue. Un montage alterné brillant entre deux castes sociales dénonce tout en douceur toutes les injustices subies par les plus modestes : cantine pour les uns, portions peu attirantes pour les autres. Fenêtres sur Mars pour ceux d’en haut, halls labyrinthiques aux couleurs froides pour ceux d’en bas. For All Mankind dresse un constat glacial avec une sérénité déconcertante, déplaçant les injustices sociales de notre planète bleue sur sa voisine rouge.

 

For All Mankind : photoNot so Happy Valley

 

Civil war

En plus de cette politique sociale introduite dans sa quatrième saison, For All Mankind creuse également les relations internationales entre les différents pays présents sur la planète rouge. Margo Madison, réfugiée en URSS à la fin de la saison 3, va désormais cesser de vivre loin du programme spatial et reprendre du service dans l’autre “camp” (même si la Guerre froide est terminée, et qu’en théorie Russes et Américains sont désormais alliés).

Le conflit éclate au sol, mais aussi – et surtout – dans l’espace, où les affrontements entre astronautes et cosmonautes prennent de plus en plus de place. Mais là où la série se renouvelle brillamment, c’est qu’elle refuse tout manichéisme. On pouvait ici lui reprocher un point de vue très américain, qui semble désormais bien lointain. Chaque personnage finit par largement dépasser son statut d’astronaute pour embrasser pleinement ses convictions… et créer des frictions avec les autres habitants de la planète rouge.

 

For All Mankind : photo, Wrenn SchmidtLe meilleur personnage de la série

 

Certains événements dramatiques apportent la guerre civile sur Mars. D’anciens acolytes se font désormais la guerre, et tous les pays sont touchés. Russes, Américains et Nord-Coréens se liguent les uns contre les autres. Aucun protagoniste n’est tout noir ou tout blanc, et tous ont des intentions plus ou moins louables motivées par un égoïsme sous-jacent. For All Mankind nous livre un message alarmiste et un appel à la paix qui, même dans uchronie idéaliste, est encore loin d’être atteinte.

L’introduction d’un nouveau personnage à la tête du programme spatial russe n’arrange rien. Irina Morozova apporte pour la première fois un premier vrai antagoniste à la série, et cristallise l’ombre qui planait sur toute une sous-intrigue (concernant Margo et Serguei). Un nouveau moyen pour For All Mankind de se renouveler et de prendre le parti du progrès, caricaturant ses personnages coincés dans un autre temps.

 

For All Mankind : photo, Joel Kinnaman, Tyner RushingGoliath et David 

 

Progress is never free

Comme dans chacune des saisons précédentes, les limites du gigantisme sont constamment repoussées et atteignent cette fois-ci des proportions qui frôlent l’absurde… mais le tout continue de flirter avec le réalisme. Chaque nouveau concept ou idée farfelue est si bien introduit qu’on est forcé de l’accepter. Tout est millimétré, rien n’est hors propos. La fin de l’épisode 7 (avec une phrase mythique de Dev Ayesa) paraît d’abord folle, mais prend tout son sens dans les épisodes suivants.

Et malgré un début de saison très politisé qui met l’humain au second plan (certains protagonistes sont complètement absents de cette quatrième saison), les personnages sont finalement habilement remis au centre de la série lors des derniers épisodes et de cet immense final. Les têtes connues gagnent en profondeur et la série surprend encore en prenant des décisions fortes sans avoir peur de perdre le spectateur.

 

For All Mankind : photoRocket Mankind

 

Pour couronner une quatrième saison déjà géniale, For All Mankind apporte des moments de tension encore plus forts qu’avant, bercés par la bande originale de Jeff Russo et Paul Doucette (qui, décidément, frôle la perfection). L’espace nous émerveille, mais la série n’oublie pas de nous rappeler l’essentiel. Par ego, par bêtise ou par pure logique physique, l’homme est régulièrement ramené à son statut primitif de créature bien plus faible que l’univers qui l’entoure.

Encore une fois, Apple TV+ nous prouve avec For All Mankind qu’une série aussi ambitieuse et magnifiquement écrite a bien sa place dans le paysage sériel actuel, à des années-lumière de la grande majorité des contenus proposés par d’autres plateformes. Les sous-intrigues se multiplient, mais semblent un peu plus maitrisées que dans la saison 3 (qui, malgré ses innombrables qualités, souffrait du développement hasardeux de certains personnages), rendant le tout plus digeste… et peut-être encore meilleur. 

La saison 4 de For All Mankind est disponible sur Apple TV+ depuis le 10 novembre, à raison d’un épisode par semaine.

 

For All Mankind : photo

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