critique de l’anti-Trois Mousquetaires (et c’est un compliment)

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De cape et dopé

La première séquence d’Une affaire d’honneur ne fait pas que poser efficacement ses enjeux narratifs. Elle y définit toute l’ambition de sa mise en scène. Dans une salle des fêtes, une estrade longiligne accueille un duel d’escrime, où le héros du jour, Clément Lacaze (Roschdy Zem), a l’occasion de montrer toute l’étendue de son talent avec une lame. Par de simples champs-contrechamps, la compétition est perçue comme un dialogue en mouvement (après tout, on parle de “phrases d’armes”), avec des panoramiques et travellings pour accompagner les rapports de force entre les deux corps opposés.

Le découpage peut paraître simple, mais il privilégie toujours la lisibilité de l’action, accentuée par une poignée de gros plans pour mettre en valeur certains mouvements stratégiques. Vincent Perez veut nous plonger dans le public du match, placé des deux côtés de l’estrade. Sans rien perdre du combat, d’autres affrontements se jouent dans l’audience, au travers d’un montage alterné plutôt habile.

 

Une affaire d'honneur : photoUne scène qui touche

 

Cette absence d’esbroufe remet au centre de l’équation le geste, et par extension le paradoxe entre la beauté des chorégraphies et la violence qu’elles portent en leur sein. Là où les récents Trois Mousquetaires se montrent trop préoccupés par leur caméra en plan-séquence pour s’intéresser à ce qu’elle est censée capturer, Une affaire d’honneur n’oublie jamais la valeur du découpage pour sculpter le temps et l’action. Une note d’intention épurée mais exemplaire, au vu du suspense instigué dans les différents duels du long-métrage.

Ouvertement inspiré par Les Duellistes de Ridley Scott, Vincent Perez inscrit son récit au crépuscule du XIXe siècle, alors que le code pénal interdit les duels d’honneur. Pourtant, de la prédominance des salles d’armes à la libération d’une presse volontiers véhémente, le contexte social de la bourgeoisie se prête à cet ultime relent de justice passéiste.

Si le film reste contenu, on sent l’envie sincère du cinéaste de s’attaquer à une certaine exhaustivité historique, alors que le monde se transforme sous les yeux de toute une génération. Perez encapsule toutes les contradictions de l’époque dans une salle d’escrime possédée par un journal, où enjeux politiques, militaires et personnels se mêlent dans un chaos des plus destructeurs.

 

Une affaire d'honneur : photo, Roschdy Zem“You killed my nephew. Prepare to die”

 

Dents de sabre ou dents de scie ?

Dans ce contexte, Une affaire d’honneur prend la forme d’une descente aux enfers portée par l’orgueil et la vengeance, où Lacaze se retrouve malgré lui à enchaîner les duels. On pourra saluer le jusqu’au-boutisme du scénario, bien qu’il finisse inévitablement par tourner en rond. Vincent Perez a toujours explicité que le film était une excuse pour mettre en scène un maximum de combats (l’épée n’y est pas exclusive). Sur ce point, on ne saurait enlever au long-métrage son ambition, et surtout sa stratégie de réalisation, qui adapte son découpage aux besoins de chaque séquence.

Qu’il filme un duel à cheval ou au pistolet, le renouvellement des chorégraphies façonne un crescendo de tension, comme si le spectateur découvrait un nouveau casse-tête à chaque affrontement. Dès lors, même lorsque l’issue semble évidente, le film réussit à faire transparaître le risque très prégnant de la mort.

 

Une affaire d'honneur : photo, Doria Tillier, Damien BonnardRDV sur le parking du centre commercial

 

Il est juste dommage que ce retour joyeusement anachronique (mais exigeant) aux codes du film de cape et d’épée soit desservi par la balourdise de son écriture. Si Vincent Perez mixe des personnages fictifs et historiques, leurs interactions restent dans tous les cas très sommaires. Tandis que Roschdy Zem est contraint d’enfouir son traumatisme d’une guerre passée, Doria Tillier n’a pas beaucoup à se mettre sous la dent avec Marie-Rose Astié de Valsayre, véritable militante pour le droit des femmes de la seconde moitié du XIXe siècle.

Le film a beau illustrer certains de ses combats politiques (dont celui contre l’interdiction aux femmes de porter le pantalon), elle peine à être autre chose que la métaphore lointaine d’un progrès qui sonne à la porte d’une époque touchant à sa fin. Certes, Une affaire d’honneur est sans doute à son meilleur lorsque sa mise en scène est à l’os. Mais son scénario aurait mérité un peu plus de chair pour dépasser le stade de l’exercice de style louable.

 

Une affaire d'honneur : affiche

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