critique de l’ultime cauchemar de Nicolas Cage

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MY BODY IS A CAGE

À quel moment les choses ont-elles basculé pour Nicolas Cage ? Les abeilles de The Wicker Man en 2006 ? Les délires Ghost Rider en 2007 ? La semi-remorque de navets et nanars depuis le début du 21e siècle ? Toujours est-il que depuis une quinzaine d’années, l’acteur hier associé à David Lynch, les frères Coen, Scorsese et l’Oscar pour Leaving Las Vegas semble être tombé dans le puits sans fond et sans fin de la pop culture.

Devenu malgré lui le roi des memes, des gifs et autres témoignages de sa valeur inestimable (pensée pour le coussin de notre studio de tournage), il a peu à peu embrassé sa nouvelle condition de totem. Nicolas Cage n’est plus seulement l’acteur, mais le sujet, voire la raison d’être, de certains films. C’était littéralement le pitch d’Un talent en or massif, où il jouait son propre rôle pour un résultat très moyen. Mais ce n’était que partie remise puisque l’ultime Nic Cage Movie (ou une certaine idée de ce fantasme déviant) est arrivé et s’appelle Dream Scenario.

 

 

Dans Dream Scenario, Nicolas Cage ne joue pas vraiment Nicolas Cage. À moins que… ? C’est d’abord le contraire de Nicolas Cage : un homme lambda, insipide et ignoré, qui prend la poussière dans son mariage, sa maison, et son poste de professeur. Jusqu’au jour où il commence à apparaître malgré lui dans les rêves de tout le monde. Tout le monde le connaît et le voit, qu’il le veuille ou non. Soit l’essence d’un acteur de la trempe de Nicolas Cage, que tout le monde connaît, parfois même sans pouvoir citer dans quels films depuis les années 90.

Le rêve de Dream Scenario devient évidemment cauchemar puisqu’après le quart d’heure de gloire, ce monsieur tout-le-monde devient l’ennemi public numéro 1. Et ce n’est même pas le plus surprenant dans le premier film américain du réalisateur et scénariste norvégien Kristoffer Borgli, chez A24 (le studio super-branchouille derrière Everything Everywhere All at Once et Hérédité).

 

Dream Scenario : photo, Nicolas CageChaque fois que tu vois le coussin Nicolas Cage dans nos vidéos

 

qu’est-ce qu’on se CAUCHEMARre

Kristoffer Borgli ne perd pas un instant pour mettre en image son idée génialement étrange et incongrue. Cette drôle d’inquiétante étrangeté arrive dès la scène d’intro et donnera lieu par la suite à plusieurs tableaux absurdes, étonnants, grotesques, mais toujours amusants. Parce que tout ça n’est au départ qu’une joyeuse farce inoffensive, qui redonne quelques couleurs à cette morne réalité gentiment dépressive, parfaitement établie par la photo de Benjamin Loeb (déjà sur Mandy avec Nicolas Cage : autre salle, autre ambiance).

Mais c’est plus que ça pour le Paul Matthews incarné par Nicolas Cage. D’un coup, ce petit homme invisible est vu par tout le monde. Soudainement, ce monsieur que personne n’écoutait vraiment devient le centre de toute l’attention. C’est un scénario de rêve pour lui et c’est un peu le rôle parfait pour Nicolas Cage, devenu un magnifique paradoxe entre la toile blanche (il peut tout jouer) et le monochrome (il ne peut jouer que lui-même, au fond).

 

Dream Scenario : photoEn apesanpeur

Et si plus aucune personne saine d’esprit ne peut parler encore une fois du grand retour de Nicolas Cage (parce que Pig et Joe, par exemple), Dream Scenario lui offre certainement l’un de ses plus beaux rôles récents. Comme débarrassé de ses attributs habituels, à nu, il disparaît dans son costume de doux loser avec une sincérité et une maladresse qui fend le cœur. Il n’y avait peut-être que Spike Jonze et Charlie (et Donald) Kaufman qui lui avaient donné un aussi beau prétexte dans Adaptation, un autre egotrip dépressif et amer.

À ses côtés, il y a l’excellente Julianne Nicholson. Une actrice croisée à droite à gauche depuis des années (Moi, Tonya, Mare of Easttown, Un été à Osage County), mais jamais assez vu son talent. Elle a un rôle bien plus précieux que celui de “la femme” puisque c’est elle qui sert de fil rouge au récit. Discrètement, elle échappe autant au film qu’au personnage principal, et c’est peut-être ça le véritable cauchemar de Dream Scenario, qui bifurque vers un malaise intense en cours de route.

 

Dream Scenario : photo(repenser à la scène sur le banc dans Mare of Easttown…)

 

c’est l’amer qui prend l’homme

Lorsque le rêve se transforme littéralement en cauchemar, et que la silhouette hagarde de Paul Matthews devient celle d’un croque-mitaine, Dream Scenario change de cap. Et ce n’est que le début puisque Kristoffer Borgli prend un malin plaisir à tirer le tapis sous les pieds de tout le monde, jonglant entre les genres (drame, horreur, romance, science-fiction) et les émotions.

Le super-pouvoir incontrôlable mute avec cet homme maladroit et mal dans sa peau, certainement pas aidé par ce soudain amour collectif. Entre d’autres mains, qui sait ce que ça aurait donné. Mais avec lui, c’est le début d’une interminable glissade, qui grossit et développe ses petits vices conscients ou inconscients, comme si un personnage de The Office devenait un X-Men du jour au lendemain.

En point d’orgue qui sert de bascule dans le récit : une scène de (non) sexe absolument tétanisante tant elle est déstabilisante, désagréable et déroutante. Le rêve se déplace dans le réel, et la magie s’écrase sur le mur de la réalité pour tout le monde.

 

Dream Scenario : photo, Nicolas CageThe Antisocial Network

 

Plutôt que de rester sur son idée initiale (quitter à tourner en rond), Kristoffer Borgli ouvre plusieurs portes inattendues (quitte à ralentir et alourdir son récit). La parodie grinçante de la fameuse cancel culture laisse place à une espèce de Black Mirror dans la start-up nation, qui traînent le personnage de mésaventure en mésaventure. Jusqu’à une conclusion qui scelle son destin, en mettant en scène le vrai rêve de Paul dans un terrible moment de fausses retrouvailles.

Toute cette magie n’était qu’un détail, une petite parenthèse bizarroïde, mais finalement insignifiante dans la réalité de son mariage, sa famille, et sa vie. Une fois passé, ce Dream ne sera rien de plus qu’une anecdote à raconter aux autres. Encore faudrait-il que quelqu’un soit là pour l’écouter. Et c’est peut-être ça son véritable rêve, au fond.

 

Dream Scenario : Affiche officielle

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