critique du Silence des caribous (avec Jodie Foster donc)

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night detective

Tout commence avec une nuit interminable qui tombe sur l’Alaska, des phénomènes inquiétants autour d’une station de recherche, et une chose qui sort des ténèbres pour emporter les scientifiques. Ça ressemble à un bon épisode de X-Files, surtout quand Jodie Foster (qui a prêté sa voix au tatouage tueur de l’épisode Plus jamais, dans la saison 4) débarque pour enquêter sur la disparition de huit hommes, avec comme seul indice une langue coupée. Mais c’est bien True Detective, quasiment revenue d’entre les morts pour une nouvelle vie.

 

 

Rappels des faits. En 2014, la saison 1 avait été célébrée comme un coup de génie (peut-être un peu trop). En 2015, la saison 2 avait été accueillie comme un échec (probablement un peu trop). Et en 2019, la saison 3 avait été poliment ignorée par la majorité, comme pour sonner le glas pour la création de Nic Pizzolatto sur HBO. C’est peut-être pour cette raison que la saison 4 est celle des premières fois : première fois sans lui ou presque (il est simplement producteur exécutif), premier sous-titre (Night Country), première équipe féminine (derrière la caméra avec la réalisatrice et showrunneuse Issa López, devant la caméra avec les actrices Jodie Foster et Kali Reis, sans oublier l’omniprésence de la voix de Billie Eilish).

La saison 4 de True Detective est “basée sur la série de Nic Pizzolatto”, prévient le générique. Night Country nage ainsi entre deux eaux, pour rendre hommage au passé (un nouveau duo qui traîne autant de casseroles que de traumas, une enquête morbide dans une petite communauté pourrissante) tout en essayant de construire autre chose (un décor glacial aux antipodes des autres saisons). Et c’est là qu’elle est le plus intéressant.

 

True Detective : Photo Jodie Foster, Kali ReisFargo saison 1

 

The Hauting of Hill Ice

True Detective a toujours flirté avec le fantastique, mais Night Country opère une danse macabre particulièrement saisissante. Le décor polaire et plongé dans la nuit est l’une des meilleures facettes de cette saison, qui va au bout de l’idée des frontières de l’Amérique dans un lieu qui renvoie autant à la naissance qu’à la fin d’une civilisation.

Dans cette ville plantée aux confins du monde, l’extraordinaire et le mystique flottent dans l’air. Plus que jamais, True Detective touche l’horreur du bout des doigts avec quelques visions dérangeantes qui mettent à l’épreuve la santé mentale des protagonistes. Le décor de la station rappelle tellement The Thing que le DVD du film de John Carpenter est posé derrière Jodie Foster dans le premier épisode, la scène d’intro de l’épisode 2 sort directement d’un cauchemar, et toute la question sera de définir ce qui hante la petite ville d’Ennis et sa population.

Mais les fantômes sont là, ce Night Country est même leur territoire. La glace est le lieu et l’arme du crime, et le dégel des mystérieux cadavres est comme un sablier de sang. Emprisonnés et immobilisés par les éléments (le froid, la nuit, ces morts “naturelles”), les personnages vont devoir affronter les démons – les leurs, et ceux de toute la communauté.

 

True Detective : photoConjuring 4 : Le cas Alaska

deux flics amie-amie

Dit comme ça, c’est extrêmement simple, et cette saison a justement quelque chose de très scolaire. Particulièrement du côté des deux héroïnes, qui renvoient directement aux précédents héros de True Detective ; et donc, à tous les archétypes du genre. Jodie Foster est la flic chevronnée, cynique et désabusée, qui a enfoui ses problèmes avec un impressionnant art du déni. Kali Reis, elle, est la dure à cuire, taciturne et obsessionnelle, qui n’a tellement pas digéré ses problèmes qu’elle y dédie chaque jour de son existence.

C’est simple, c’est classique, et c’est pas grave. Sauf que le scénario enfile les traumas comme des perles, et rajoute plusieurs couches dramatico-dramatiques pas très fines. Les deux femmes traînent chacune leur valise de drames personnels (deuil et culpabilité, option famille brisée et tragédie passée), mais sont en plus réunies par un événement mystérieux qui a eu lieu des années plus tôt (deuil et culpabilité, option “secret qu’on emporte dans sa tombe”). Elles se battent donc entre elles, contre elles-mêmes, et finalement contre le monde.

 

True Detective : photo, Kali Reis“C’est ton psy, t’as 50 rendez-vous en retard”

Nul doute que ce petit programme émotionnellement surchargé a nourri et motivé les actrices, notamment Jodie Foster qui n’avait jamais été à la tête d’une série. Mais le scénario a bien du mal à mener autant de drames en seulement six épisodes sans tirer sur les grosses ficelles habituelles. Un flashback opaque par-ci, une réplique lourde de sens par-là, et True Detective se prend les pieds dans le tapis. Dans chaque épisode ou presque, quelque chose arrive ou revient pour souligner les blessures et les fêlures des héroïnes. N’aurait plus manqué que la double temporalité (comme dans les saisons 1 et 3) pour rendre la chose totalement indigeste.

C’est plus que dommage vu le talent des actrices, presque capables de faire oublier les bavures d’écriture. Rien à signaler du côté de Jodie Foster, impeccable comme toujours, et particulièrement à l’aise dans les moments de légèreté qui cachent la détresse silencieuse de cette femme. Kali Reis tire naturellement son épinge du jeu puisqu’elle sort de nulle part, sauf pour celles et ceux qui aiment le sport (c’est une championne de boxe) ou qui l’ont découverte dans son premier rôle (Catch the Fair One, un film indépendant américain qu’elle a aussi aidé à écrire). Et à leurs côtés, John Hawkes et Finn Bennett sont excellents.

 

True Detective : photo, Jodie Foster, Kali ReisPassion glace puisqu’elle sera dans la suite de Wind River

 

qui vivra verglas

La saison 4 de True Detective a beau bégayer sur les premiers épisodes, elle trouve finalement un équilibre et un sens dans la dernière ligne droite. La fin de l’épisode 5 est un coup de massue et un point de non retour, filmé avec une brutalité inattendue et assourdissante. Après ça, la série opère une belle bascule au niveau de l’enquête, quitte à créer une frustration sur les étapes attendues (l’exploration des mines glacées et le retour dans la station pour une fausse poursuite), et les facilités (la vidéo sur le téléphone, l’empreinte sur la trappe).

La série True Detective s’est toujours jouée des codes du polar pour créer des faux départs et de fausses victoires. La saison 4 continue cette tradition et déplace peu à peu les enjeux, avec une intelligence qui donne une puissance inattendue aux ultimes minutes, lorsque tout le puzzle apparaît enfin à la lumière d’une simple confession – d’autant plus déchirante qu’elle est simple, statique, sans cris ni larmes.”C’est toujours la même histoire, et toujours la même fin. Il ne se passe rien. Donc on s’est racontés une autre histoire, avec une autre fin“.

 

True Detective : photoContact

 

Dans Night Country, tout est hanté. La ville, les gens, la glace. Exploitée et salie, la terre est une entité à part entière, imperturbable et silencieuse, qui s’exprime à travers les animaux (première scène du premier épisode), les fantômes (quasiment acceptés comme faisant partie du décor), les habitants, et plus particulièrement la force ouvrière, les autochtones et les femmes. Le permafrost garde leurs secrets, qu’ils prennent la forme de morts qu’il ne faut pas oublier, ou de vivants dont il faut se débarrasser. Mais la terre n’oublie rien, pas plus que les humains, et tout finit par se payer un jour ou l’autre – ou plutôt une nuit ou l’autre.

C’est là que la simple bonne idée visuelle de ce décor devient une véritable inspiration et un sujet à part entière. Rarement une histoire aura si bien exploité le froid et l’isolement que cette saison 4 de True Detective, qui se termine sur une image douce-amère. Le voyage était un peu tiède, mais la destination en valait la peine.

True Detective saison 4, chaque lundi depuis le 15 janvier, sur Prime Video via le Pass Warner

 

True Detective : photo

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