critique d’un coup de cœur non coupable

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Rashōmon was here

Le cinéaste japonais est souvent réduit à son appétence pour les cellules familiales, qu’il compose, décompose et recompose dans ses films récents. Preuve en est du dernier d’entre eux, lui aussi primé à Cannes, Les Bonnes Étoiles. À première vue, L’innocence semble appartenir à cette lignée. On y suit le quotidien de Saori, mère veuve, et de son fils Minato. Quand celui-ci se met à avoir des idées étranges et à revenir de l’école blessé, Saori prend les devants et décide d’aller demander des explications à son professeur.

On reste à peu près en terrain connu, jusqu’à ce que la première demi-heure se termine et qu’un fondu au noir révèle le pot au rose : il ne s’agit pas d’une affaire de famille. En effet, le long-métrage use du procédé souvent appelé “effet Rashōmon “. Tirant son nom du classique d’Akira Kurosawa, il consiste à raconter la même histoire avec plusieurs points de vue successifs. Récemment réapproprié par de grands cinéastes, côté américain (Le Dernier Duel) ou coréen (le chef-d’oeuvre Mademoiselle), il est ici au coeur des critiques adressées au film, qui lui doit probablement son prix du scénario. On lui rapproche d’artificiellement alambiquer un récit finalement très simple.

 

Monster : photoDes mots pas si innocents

 

Or, à sa manière, il déroge à la structure héritée de Kurosawa. Plutôt que de se construire autour de trois segments égaux, il met en scène trois perspectives asymétriques, dilate le temps en fonction de la perception de ses personnages (ce qui passe très vite pour une mère de famille débordée peut prendre une éternité pour un enfant amoureux). Ainsi, Kore-eda dévoile la notion guidant sa caméra : les petits ratés relationnels du quotidien, qui, au détour d’un non-dit, d’un mensonge ou bien sûr d’un coup de pression sociale, peuvent complètement désynchroniser les enfants de leurs parents, de leurs professeurs, de leurs proches.

Ainsi, son scénario, bien plus complexe qu’il n’en a l’air lorsqu’il déploie un arsenal de préparations au paiement redoutables, utilise divers symboles non pas pour appuyer un discours, mais pour créer des points de concordance, comme les deux évènements qui entourent l’intrigue (le feu et l’eau), ou de divergence, comme cette chaussure enlevée, si mal interprétée. Et c’est le moment où plus personne ne se comprend qui intéresse Kore-eda.

 

Monster : photoL’univers urbain de Saori, où tourne en rond son fils

 

L’innocence des monstres

De plus, c’est en ensevelissant le coeur palpitant de son récit sous plusieurs strates de narration que le cinéaste confronte le spectateur à ses propres conceptions. S’il faut attendre la dernière partie pour comprendre la relation sentimentale qui unit les deux jeunes héros (excellents Soya Kurokawa et Hinata Hiiragi), c’est aussi parce qu’elle se heurte aussi bien aux préjugés inconscients, aux omissions involontaires d’adultes qui n’auraient jamais pensé à explorer cette piste, qu’à nos propres attentes.

Hormis le père franchement homophobe, le scénariste Yuji Sakamoto ne traite aucun de ses personnages avec mépris. Tous pétris de bonnes intentions ou eux-mêmes forcés d’obéir à des règles implicites, ils dévoilent des faiblesses compréhensibles pour qui adopte leur point de vue, y compris par exemple dans le cas de la directrice. Son mutisme énervant cache une tragédie larvée et elle aura l’occasion de s’exprimer pour la première fois dans une superbe scène musicale, résonnant littéralement avec d’autres strates de narration.

 

Monster : photoL’univers végétal de Minato, insoupçonné par sa mère

 

Il n’est donc pas seulement question de montrer en quoi l’homosexualité est réprimée plus ou moins subtilement dès les premiers émois sentimentaux. Pour ça, les artistes auraient pu se contenter de la dernière partie. Ils s’attèlent surtout avec ce cheminement à décrire les biais et les fautes ordinaires de personnes comme vous et nous, tour à tour relais et victimes indirectes des préjugés et mécaniques d’étouffement qui causent le mal-être profond du pauvre Minato.

La démonstration somme toute assez ludique aurait pu finir en exercice narratif désincarné, voire manipulateur. Heureusement, il s’accompagne d’une sensibilité que le cinéaste, se rapprochant au long du film de ses héros, manie désormais à la perfection. La fuite en avant finale, pourtant un poncif, captée avec une caméra aussi fougueuse que ses jeunes personnages magnifie ce moment où les gens se réalignent et apprennent à s’écouter. Kore-Eda et Sakamoto peuvent continuer à cumuler les récompenses : le monde a besoin de leur humanité.

 

Monster : Affiche officielle

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