critique d’une Kate Winslet en dictatrice frappadingue sur Amazon

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Dirigeants et bouffons

Après avoir signé le scénario de Le Menu, Will Tracy décline la titraille culinaire en occupant cette fois les postes de créateur, producteur exécutif et showrunner. Il s’attache aux pas d’une chancelière quelque peu autoritaire dans un pays fictif d’Europe centrale.

La série construit son univers satirique sur un ensemble de contrastes, avec ses ministres déambulant smartphone à la main entre les murs défraîchis du château, tandis que la trivialité de certaines préoccupations (la chasse aux moisissures) dénote avec la gravité politique du propos.

 

The Regime : une dictatrice dans la bande-annonce glaçante de la série The RegimeLe régime, c’est moi !

 

Car si rire il y a, il tirera davantage sur le jaune que vers l’éclat. L’humour, qui laissera certains spectateurs sur le carreau, s’y déploie à la lisière du malaise : bien que The Regime soit quasi exclusivement focalisée sur la vie du palais, les parallèles avec notre monde sont flagrants. Qu’elle prétende se jouer des sanctions internationales ou gouverne au seul gré de ses humeurs, la chancelière semble une lointaine cousine d’éminents dirigeants occidentaux contemporains.

La série en tire sa singularité, toujours à mi-chemin de la bouffonnerie baroque et de la tragédie géopolitique : on saute d’une séance d’interprétation des rêves stupide à un compte à rebours anxiogène. Cette versatilité constitue aussi sa limite : à faire s’entrechoquer les tonalités, elle délaie un peu de sa force. La conclusion astucieuse donne un sens (paradoxal) à ce périple, mais à traiter d’une forme de néant, la farce s’expose au risque de paraître bien vaine.

 

The Regime : photo, Kate Winslet, Matthias SchoenaertsFrears and Hobbs, The Queen feat The Crown

 

Kate Winslet en reflet difforme, pas déformant

La série assure au moins à sa principale interprète un écrin royal. Aussi délicieuse en geignarde souffreteuse qu’en tyran halluciné, Kate Winslet (également productrice exécutive) irradie dans le rôle de la chancelière Elena Vernham au sein d’une production somptueuse.

Son personnage de dictatrice frappadingue est audacieux et fraie allègrement avec des problématiques de santé mentale. Terrifiée par la fragilisation de son statut, dont l’inexorable décomposition du cadavre paternel constitue une métaphore évidente, elle amorce un virage autoritaire qui est surtout un repli sur elle-même, quitte à purger ses collaborateurs pour s’épargner toute confrontation avec l’altérité.

Sa versatilité pathologique tend à nos névroses et nos hypocrisies un miroir cruel. Devenue esclave de son propre storytelling, la chancelière alimente de fait une bulle de post-vérité dont les parois opacifiées l’enserrent plus sûrement qu’une geôle. Déconnectée, inconséquente, elle préfère s’aveugler plutôt qu’accepter le changement du monde.

 

The Regime : Kate Winslet, Guillaume GallienneLes Garçons et Guillaume, à la guillotine !

 

Sacrifiant tout à l’illusion du contrôle, elle s’en révèle d’autant plus vulnérable, prête à se jeter sur la première fiole venue d’urine de renard blennorragique pour dompter sa mortalité. Du pain béni pour sa cour, plus concernée par la sauvegarde de sa position que le bien commun, et qui tente de résister au tourbillon effréné des grâces et disgrâces à coup de compromissions et de jobs kafkaïens.

Outre Matthias Schoenaerts, pygmalion prompt à nous rappeler que, de quelque dorure qu’on la recouvre, la brutalité primaire n’est jamais loin, on y croise Guillaume Gallienne en mari complaisant et un Hugh Grant plus désabusé qu’un Oompa Loompa. Chacun fait le job pour la mettre en valeur, sans faire de l’ombre à la prestation majuscule de la chancelière-soleil.

The Regime est disponible sur Amazon Prime Vidéo via le pass Warner à raison d’un épisode par semaine depuis le 4 mars 2024

 

The Regime : Affiche française

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