critique d’une série de samouraïs épique sur Disney+

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Seppuku de qualités

Shōgun, la version des années 1980, a acquis un statut particulier au sein de l’imaginaire collectif occidental. En donnant à voir un Japon médiéval jusque là encore assez mystérieux, à travers les yeux d’un anglais brut de décoffrage, elle introduisait tout un public à sa culture. Bien entendu, elle multipliait les biais, s’attirant les foudres d’une partie de la critique japonaise et même d’Akira Kurosawa en personne, qui n’a pas pardonné à sa muse Toshirô Mifune sa participation.

Se lancer dans une réadaptation du roman de James Clavell, c’est donc avancer en terrain miné, à la fois dans l’ombre de la première série et alors que la culture japonaise a infusé le monde occidental, entretenant le débat sur le traitement de l’Histoire étrangère au cinéma ainsi qu’à la télévision. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le duo formé par Rachel Kondo et Justin Marks s’en sort extraordinairement bien, sur les deux tableaux.

 

Shōgun : photoUn pilote au nom de pilote

 

Pour ce qui est de prendre le relai de son ainée, la chaîne FX a clairement mis les moyens. Bien que la comparaison de certains médias américains avec Game of Thrones relève de l’effet d’annonce (pas de fantasy en vue et tant mieux), la qualité de production de ces 8 épisodes fait beaucoup penser aux grandes épopées HBO. Dès le pilote, exposant les enjeux avec une générosité vertigineuse, le production design et l’écriture ciselée immergent dans ce Japon médiéval fantasmé, où tout n’est que machination politique, violence aristocratique et chaos humain, où chaque personnage est un chevalier gris, survivant dans une partie perdue d’avance.

Il y a bien quelques matte painting numériques perfectibles et arrière-plans baveux (surtout dans les scènes de dialogues en mer), mais ils sont vite éclipsés par une mise en scène parfaitement adaptée aux divers effets. Et c’était un sacré défi, puisque le récit se déroule non seulement plusieurs siècles en arrière, mais il couvre en plus une  large zone géographique, du littoral aux ruelles d’Osaka.

 

Shōgun : photoToujours surveiller ses arrières

 

Un défi également relevé par ce casting incroyable : Hiroyuki Sanada parvient à se glisser dans les waraji de Mifune, tandis que Cosmo Jarvis révèle la subtilité de son jeu, oscillant en permanence entre un caractère très rustre et une intelligence sociale redoutable. Quant à Anna Sawai, elle a enfin la possibilité de briller dans un rôle tout en non-dits.

Bien aidés par des dialogues malins et une distribution secondaire exemplaire, ils font de Shōgun une fresque de télévision à l’ancienne, alternant set-pieces alambiqués et échanges verbaux captivants. C’est bien simple : même si l’action est plus effacée dans le troisième quart (pour le mieux), on ne s’ennuie pas une seule seconde.

 

Shōgun : photo, Hiroyuki SanadaQu’on donne plus de rôles de ce type à Hiroyuki Sanada !

 

sword of the stranger

Miracle : pour ce qui est de développer et complexifier les thématiques de la première adaptation, elle s’en sort presque mieux encore. Se refusant en permanence à embrasser le fameux narratif du sauveur blanc, faisant tomber son héros de Charybde en Scylla, y compris quand il s’arroge une place à la cour, et en faisant planer l’autorité sèche des figures d’autorité, la série prend à bras le corps le sujet du choc des cultures, dans toute sa dimension sociale et violente.

Les scénaristes ne cèdent pas à la tentation de singer le Jidai-geki (les oeuvres historiques nippones) ou le chanbara (le film de sabre). Ils leur empruntent plutôt leurs motifs les plus importants – l’honneur, le sacrifice, son absurdité et ses vices –, sans dévier du format télévisuel américain, et les écrasent contre la grille de lecture occidentale du personnage principal. Celui-ci apprend, souvent à ses dépens, les immenses qualités aussi bien que les pires défauts de ses hôtes involontaires… de même que ses propres travers les plus vicieux.

 

Shōgun : photo, Cosmo JarvisCosmogonie

 

Le scénario parvient à tenir cette confrontation sur plus d’une demi-dizaine d’heures, ajoutant au mélange déjà instable un zeste de colonisation mercantile et religieuse (le Silence de Martin Scorsese est passé par là), notamment grâce aux traductions par lesquelles doivent passer les protagonistes tout au long de l’intrigue. Celle-ci prend appui sur la barrière de la langue pour déblayer les débris de cette collision des deux mondes, puisque, les bilingues étant rares, le naufragé est plus ou moins mal traduit en fonction de sa place dans la société japonaise… et de sa relation avec l’interprète.

Bien entendu, le contexte historique reste extrêmement fictionnel. Le rapport à la prostitution, par exemple, est passionnant vis-à-vis du parcours de Blackthorne, mais au mieux très imprécis. Justement : l’univers, perpétuellement au bord de l’explosion, de Shōgun, est aménagé pour y conduire une expérience : l’expérience de la cohabitation, sujet ô combien actuel sur lequel tant d’auteurs se sont cassé les dents. Ici, les sombres nuances de l’écriture parviennent à croquer les tentatives mutuelles d’appropriation machiavéliques (au sens premier du terme), lesquelles amènent à une radicalité culminant – pour l’instant ! – dans le cliffhanger du terrible épisode 8. Vite, la suite !

Deux épisodes de Shōgun sont disponibles sur Disney+, puis ils seront diffusés chaque mardi.

 

Shōgun : Affiche française

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