critique ‘Woo t’es, John Woo où t’es ?’ sur Amazon

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Woo’s bad ?

Silent Night semble porté par un double programme. Pour John Woo, le film représente tout d’abord une revanche sur Hollywood, après un accueil opportuniste de la machine à rêves dans les années 90 à l’orée de la rétrocession, pour les résultats mitigés qu’on connaît. Si on continue de voir en Volte/Face un grand film fou, les contingences de studios n’ont fait qu’une bouchée de sa vision dans ces années-là, tandis que sa mise en scène a fini d’être digérée par l’Occident.

Enfin, Silent Night est un retour aux fondamentaux. Pas de récit à tiroirs inutilement tarabiscoté, mais un pur film de sensations où les gestes et la violence en viennent à remplacer les mots. Plus mutique encore que The Killer, le long-métrage prend le parti-pris d’être totalement dépourvu de dialogues, afin de laisser l’image et le son exprimer le désir de vengeance de Joel Kinnaman, meurtri par l’assassinat de son fils.

 

Silent Night : photo, Joel KinnamanUn mode silencieux qui peine à faire vibrer

 

Sur le papier, ça fait rêver, d’autant que la poursuite inaugurale justifie le dispositif, une fois que le personnage principal se prend une balle dans la gorge. S’il ne peut plus crier pour extérioriser sa peine, ses poings le feront à la place.

Malheureusement, les quelques ralentis esthétisés de cette introduction ne suffisent pas à cacher la catastrophe qui se profile. Pour être franc, l’échec de Silent Night est tellement incompréhensible qu’il en devient un fascinant casse-tête. Comment appréhender et écrire sur une telle déception, surtout lorsqu’on a été biberonné aux grandes heures du cinéma HK ? Doit-on se contenter d’accepter le fourvoiement de trop d’un artiste autrefois adulé, qui n’aurait plus sa place dans l’industrie actuelle ? Pas vraiment, puisqu’on a préféré plonger dans le terrier de notre crise existentielle.

 

Silent Night : photoJe suis la vengeance, je suis l’ennui

 

Woo Cares ?

En vérité, la tragédie de Silent Night réside dans le fossé entre son intention et son exécution. Dès le départ, John Woo assume une forme de déception, en s’éloignant du style qui a fait sa renommée. Loin du lyrisme de son découpage habituel, où le temps se distord et se suspend entre la frénésie des balles, des raccords et des ralentis, il opte pour des suites d’images beaucoup plus rêches et à l’épaule.

Dans l’idée, pourquoi pas, si c’est pour calquer sa mise en scène sur son protagoniste maladroit et son manque de maîtrise dans l’art du bourre-pif. À vrai dire, pendant le (trop) long build-up, on se met à espérer l’émergence d’un vigilante movie moderne, qui interrogerait la place d’une justice expéditive dans la société américaine actuelle. Le temps d’un unique plan sur le visage satisfait de Joel Kinnaman au volant de son bolide, Silent Night sous-entend l’inévitable bascule d’un homme dont la quête vengeresse mute en plaisir du meurtre.

Cependant, le jeu limité de l’acteur ne peut pas soutenir ce dilemme, qui ne s’incarne jamais à l’image. Plutôt que d’assumer son film en remake déguisé d’Un justicier dans la ville (avec toute l’ambiguïté morale qui l’accompagne), John Woo se refuse à tout crescendo, et par extension à un formalisme qui embrasserait le fantasme de son personnage. Quitte à jouer le contre-pied, le réalisateur avait une sacrée matière métatextuelle entre les mains à filmer un anti-héros persuadé de devenir… celui d’un film de John Woo.

 

Silent Night : photo, Joel KinnamanL’une des rares images intéressantes du film

 

Dès lors, on se demande bien à quoi sert le concept du film muet, si ce n’est de gimmick dévitalisé. Sans la pollution de la parole, le long-métrage se donnait le défi de dépeindre le désarroi de ce père de famille par un pur rapport au corps, par une rythmique cinégénique des gestes. Sauf qu’encore une fois, Silent Night fuit la musicalité typique de son auteur, au point de faire subir un contresens à sa note d’intention.

Après tout, le kitsch assumé de Woo dans le domaine de l’action se répercutait toujours sur notre acceptation de ses élans mélodramatiques, traités avec la même emphase. En comparaison, la rigidité de son dernier-né le fait sombrer dans le ridicule le plus total, entre ses flashbacks suréclairés horribles, leurs transitions abusives et l’importance donnée à certains symboles risibles (la boîte à musique, pitié…). Comme si le réalisateur n’avait plus confiance en ses images, Silent Night martèle le chagrin de son héros dans une répétition embarrassante qui traîne la patte jusqu’à mi-parcours, avant d’offrir un peu de baston.

 

Silent Night : photoUne photographie chatoyante

 

Woo’s Your Daddy ?

Et au final, l’épure supposée du long-métrage ne tient même pas la route, puisqu’en vieux briscard entamant sa tournée d’adieu, John Woo ne peut pas s’empêcher de ressortir ses tubes, mais en moins bien. La messe est dite lors d’un dérapage en voiture teinté de fusillade au ralenti. Sur le principe, c’est tout ce qu’on attend du cinéaste : une suite de mouvements imbriqués les uns dans les autres (le véhicule, son conducteur, ses cibles) et une suspension du temps qui rend compte de chaque détail de cet instant T épique. Pourtant, au lieu de segmenter les éléments pour leur donner leur pleine puissance, la mise en scène accumule les plans larges insipides, ponctués par quelques inserts paresseux.

Pour reprendre la métaphore musicale, Silent Night donne la triste sensation de voir une légende de la guitare rater son solo. Par son refus inaugural de la forme, John Woo semble en décalage avec le tempo de ses scènes, surtout lorsqu’il en arrive à un sempiternel plan-séquence dans un escalier, similaire à celui de Mourir peut attendre. Si le tour de force a autant marqué les esprits dans A toute épreuve, c’est parce qu’il donnait une direction, oserait-on même dire une structure, à un chaos spectaculaire où les ennemis débarquaient de chaque coin de l’écran. On avait le temps de voir leur position et le danger qu’ils représentaient avant de périr sous les balles.

 

Silent Night : photo, Kid CudiIl y a aussi Kid Cudi qui sert à rien

 

Là, Joel Kinnaman n’est plus qu’un avatar de jeu vidéo désincarné, lancé sur les rails d’un third-person shooter chiant comme la mort, avec une poignée de mouvements panoramiques pour nous révéler (trop tard) les menaces qu’il s’apprête à abattre.

Et c’est peut-être le plus triste. John Woo cherchait sa revanche sur Hollywood. On en vient à constater que le cinéma d’action américain a su évoluer sans lui. Pour sûr, les succès récents comme John Wick doivent tout au maître de Hong-Kong et à sa philosophie de la mise en scène. Maintenant qu’ils sont eux-mêmes copiés et digérés à un stade caricatural (notamment avec les plans-séquences rébarbatifs), le cycle en arrive à sa conclusion. Difficile d’écrire une phrase plus déprimante que celle-ci : John Woo a signé son propre sous-John Wick.

Silent Night est disponible sur Amazon Prime Video à partir du 29 décembre 2023.

 

Silent Night : affiche

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