Dans l’est du centre-ville de Montréal, la décadence l’emporte sur la relance

La glissade se poursuit dans l’est du centre-ville de Montréal, un quartier affligé de tous les maux : itinérance, dépendance, violence et incivilités. N’en pouvant plus, le restaurant Le Passé composé, sur le boulevard De Maisonneuve, a décidé de déménager hors du Village. C’est une autre tuile qui tombe sur un quartier en manque de bonnes nouvelles, malgré l’annonce vendredi du redéveloppement de l’Îlot Voyageur.

À l’instar de nombreux commerçants et résidents du quartier qui ont exprimé leur désespoir ces dernières années, les propriétaires du resto y sont allés d’un message tout en nuances, se disant « conscients et volontaires à aider dans un quartier où la pauvreté bat son plein ». Le collectif de citoyens de Milton-Parc qui avait dénoncé à l’Ombudsman de la Ville de Montréal les conditions de vie déplorables des Autochtones en situation d’itinérance était de la même ligne de pensée.

Nous sommes loin de la caricature du syndrome du « pas dans ma cour » que dépeignent à tort certains organismes communautaires pour balayer sous le tapis toute remise en question.

Mais voilà que Le Passé composé en a soupé de l’addition des problèmes : feu, vol, vandalisme, présence de seringues et d’excréments sur sa terrasse, utilisation de ses installations comme campement de fortune, harcèlement de ses employés et de sa clientèle. La décision de rompre les ponts avec le quartier relève d’un enjeu mixte de sécurité et de continuité des affaires. Le constat est sans appel pour le restaurateur, apprécié des citoyens. Le quartier Ville-Marie est en proie à « une décadence sans précédent ».

Le manque de ressources et le « déni des autorités de la Ville » empêchent les commerçants de se projeter dans l’avenir du quartier avec confiance. La flambée des prix et la désuétude des installations ont aussi motivé la décision, mais le thème de la « décadence » du quartier — visible et ressentie de tous — a beaucoup joué dans la décision de déménager, comme ce fut le cas pour la fermeture de l’emblématique succursale d’Archambault à l’angle des rues Berri et Sainte-Catherine

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a dévoilé en juin dernier un plan pour ramener la paix dans le Village. L’augmentation de la surveillance policière, l’ajout de brigades de propreté, la disponibilité accrue de l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale, le réaménagement urbain et l’animation font partie de la panoplie de mesures mises en place. Mais les tensions sont toujours vives, et les progrès sont peu significatifs. 

Nous réitérons qu’il est temps de déclarer l’état d’urgence sanitaire dans ce quartier et de décriminaliser la consommation de drogue, une mesure parmi d’autres pour freiner l’inexorable glissade de l’est du centre-ville. Nous avons affaire à une crise de santé publique. Dans un quadrilatère assez circonscrit se concentrent des phénomènes préoccupants : itinérance, détresse psychologique, consommation de drogue à ciel ouvert, petite criminalité et insécurité. L’addition de ces facteurs de risque expose le quartier à une irrémédiable paupérisation. 

Il y a encore de l’espoir, des initiatives de développement à venir et une communauté qui croit à la relance de l’est du centre-ville. L’ennui, c’est qu’aucun des acteurs en présence, parmi les milieux d’affaires, politiques et institutionnels, n’a l’ensemble des pouvoirs et des ressources requis pour accomplir ce miracle. Et aucun n’a l’ascendant, en matière de leadership, pour fédérer l’ensemble des acteurs autour d’une relance durable. Ce rôle devrait échoir tout naturellement à la mairesse de Montréal, Valérie Plante, mais celle-ci n’a pas donné l’impression d’avoir cette aptitude au rassemblement dans ce dossier. Défaitisme et isolement sont les termes qui viennent à l’esprit. 

Vendredi, l’administration Plante a fait un pas attendu de longue date pour la revitalisation de l’Îlot Voyageur Sud (angle Berri et De Maisonneuve), en décrépitude depuis 10 ans. La Ville lance un appel d’offres pour un projet de 700 logements, avec 20 % de logements sociaux et abordables, une offre commerciale et communautaire. Il s’agira d’un test sur la célérité de l’administration Plante et sur l’efficacité de son Règlement pour une métropole mixte, qui suscite des interrogations même chez les promoteurs animés d’un sens de responsabilité sociale.

La sélection du soumissionnaire aura lieu à l’automne, et les travaux devraient débuter à l’été 2025. Entre le cafouillage entourant le projet initial (piloté à l’époque par l’UQAM) et la première pelletée de terre, il aura fallu patienter 20 longues années. À sa décharge, la Ville n’a pris possession du site qu’en 2019.

Pour l’ensemble de l’oeuvre, c’est un puissant rappel de la lenteur des administrations publiques en général dans la livraison des grands projets. Voie réservée sur Pie-IX, prolongement du métro, tramway à Québec, agrandissement du Musée d’art contemporain, redéveloppement de l’Institut des sourdes-muettes : autant d’exemples de lourdeurs et de réalisations laborieuses. Sauf que l’est du centre-ville n’a pas le luxe du temps pour freiner sa glissade. 

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