De premiers réfugiés fuyant le Haut-Karabakh arrivent en Arménie

Plusieurs centaines de réfugiés fuyant le Haut-Karabakh sont entrés dimanche en Arménie, qui a implicitement reproché à la Russie son manque de soutien après la victoire de l’armée azerbaïdjanaise contre les séparatistes de ce territoire en majorité peuplé d’Arméniens.

Dans l’après-midi, les premiers habitants du Haut-Karabakh, dont des femmes, des enfants et des personnes âgées, sont arrivés au centre d’accueil mis en place par le gouvernement arménien à Kornidzor, à la frontière arméno-azerbaïdjanaise.

Selon le gouvernement arménien, au total, dimanche soir, ce sont 377 « personnes obligées de partir » qui sont passées du côté arménien. Selon le dernier décompte du ministère russe de la Défense, 311 civils, dont 102 enfants, ont été escortés par la force de maintien de la paix russe du côté arménien. « Le contingent de maintien de la paix russe assure continuer d’héberger 715 civils, dont 402 enfants », en attente d’une solution.

Les autorités du Haut-Karabakh ont annoncé dimanche que les civils laissés sans logement en raison des dernières violences seraient transférés en Arménie avec l’aide des soldats de maintien de la paix russes, présents sur place depuis la précédente guerre, en 2020. L’Azerbaïdjan s’est quant à lui engagé à permettre aux rebelles qui rendraient leurs armes d’aller en Arménie.

Et c’est par le même poste-frontière de Kornidzor que 23 ambulances transportant des « citoyens grièvement blessés » accompagnés de médecins et d’employés de la Croix-Rouge doivent passer, a précisé le ministère arménien de la Santé.

Ce mouvement fait suite à une semaine mouvementée dans le Haut-Karabakh. L’Azerbaïdjan a mené une offensive militaire mardi, ce qui a entraîné des dizaines de morts. Après une journée d’hostilités, les forces azerbaïdjanaises et les séparatistes arméniens ont déclaré un cessez-le-feu mercredi, qui devrait ouvrir la voie à de premiers pourparlers concernant « la réintégration » à l’Azerbaïdjan.

Craintes d’une fuite massive

Tigrane Yegavian, spécialiste de la géopolitique locale et professeur à l’Université Schiller de Paris, disait au Devoir, mercredi, ne pas voir « d’autres scénarios que celui d’un départ massif des civils vers l’Arménie ».

« Les habitants de l’enclave n’ont d’autre choix que la valise ou le cercueil », a ajouté l’expert, soulignant que le rapport de force est favorable à l’Azerbaïdjan. Cette dernière rejette tout statut particulier à la population arménienne de la région disputée.

Un homme interrogé par l’Agence France-Presse (AFP) à Kornidzor a déclaré avoir fait partie de la « résistance » jusqu’à ce que l’assaut donné par l’Azerbaïdjan oblige les rebelles mercredi à capituler.

« Nos familles étaient dans les abris. On était dans l’armée, mais hier on a dû déposer nos fusils. Alors, on est partis », a dit ce villageois d’une trentaine d’années, qui attendait avec d’autres de se faire enregistrer dans le centre d’accueil.

Beaucoup craignent à cet égard que la population locale fuie massivement, au moment où les forces azerbaïdjanaises resserrent leur emprise.

Car outre l’angoisse qui règne parmi les quelque 120 000 habitants du Haut-Karabakh, la situation humanitaire y demeure très tendue.

Encerclée par les troupes azerbaïdjanaises, sa « capitale », Stepanakert, est ainsi privée d’électricité et de carburant et sa population manque de nourriture et de médicaments, selon un correspondant de l’AFP.

Samedi, un premier convoi d’aide du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est néanmoins entré au Haut-Karabakh, tandis que, de la tribune de l’ONU à New York, l’Arménie réclamait l’envoi « immédiat » d’une mission des Nations unies, réitérant ses accusations de « nettoyage ethnique ».

Foule en colère

La tension est vive au poste-frontière de Kornidzor, où des dizaines d’Arméniens en colère cherchent à obtenir des nouvelles de leurs proches, a constaté l’AFP. Des rumeurs folles se sont propagées dans la foule, et un homme a même, à un moment, sorti un couteau.

« Mon fils était dans l’armée dans l’Artsakh [le Haut-Karabakh]. Il est vivant, mais je m’inquiète pour lui », raconte un homme de 43 ans.

Il dit « espérer que des groupes armés traverseront la frontière ». « S’ils le font, j’irai avec eux pour sauver mon fils » de cette enclave montagneuse rattachée en 1921 par le pouvoir soviétique à l’Azerbaïdjan et qui a été par le passé le théâtre de deux guerres : l’une de 1988 à 1994 (30 000 morts) et l’autre à l’automne 2020 (6500 morts).

Illustration, côté azerbaïdjanais, des traces profondes laissées par l’histoire tourmentée de cette région, dans la bourgade de Beylagan, tout près du Haut-Karabakh, une galerie de dizaines de portraits de personnes tuées il y a trois ans ou pendant le premier conflit, flanqués de drapeaux azerbaïdjanais, bordent l’artère principale.

« Je soutiens » l’opération en cours de Bakou pour reprendre le contrôle de ce territoire sécessionniste, « notre belle terre a été libérée », s’enflamme auprès d’une journaliste de l’AFP Famil Zalov, un agriculteur d’une cinquantaine d’années.

« Si vous creusez le sol de ces montagnes […] vous trouverez des affaires, la veste en laine de notre grand-père, vous trouverez les peignes de notre grand-mère, mais vous ne trouverez rien qui appartienne aux Arméniens ou aux Russes », affirme Minaya Valieva, une autre habitante.

Mais le conflit ne fait pas l’unanimité en Azerbaïdjan. « Cette semaine, cinq personnes ont été arrêtées en Azerbaïdjan pour des messages postés contre la guerre et quatre autres pour activisme politique », a signalé dimanche la militante azerbaïdjanaise des droits de la personne Jala Bayramova sur X (anciennement Twitter). « Tous se sont vu infliger des peines allant de trente jours d’emprisonnement à deux mois de détention préventive », a-t-elle souligné.

Répercussions au-delà des frontières

« Les systèmes de sécurité extérieure dans lesquels l’Arménie est impliquée se sont révélés inefficaces pour protéger sa sécurité et ses intérêts », a martelé le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, dans une intervention télévisée.

Une allusion aux relations de longue date qu’entretient ce pays du Caucase avec Moscou, héritées de l’époque où il faisait partie, comme l’Azerbaïdjan voisin, de l’URSS.

À Erevan, la capitale arménienne, l’opposition, manifestant pour le sixième jour de suite, a accusé le premier ministre de « détruire délibérément les relations de l’Arménie avec ses partenaires », par la voix de l’opposant Andranik Tevanyan s’adressant dimanche soir à la foule.

Signe du fort impact international de cette crise, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, rencontrera lundi son homologue azerbaïdjanais, Ilham Aliev, dans l’enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan, nichée entre l’Arménie et l’Iran.

À cela s’ajoute une réunion prévue de longue date, le 5 octobre en Espagne, entre MM. Aliev et Pachinian, selon les autorités arméniennes. Elle aura lieu à Grenade, avec le président français, Emmanuel Macron, le chancelier allemand, Olaf Scholz, et le président du Conseil européen, Charles Michel.

Avec Le Devoir

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