Décès de Norman Jewison: de Toronto à Hollywood

Avec le décès à 97 ans du réalisateur Norman Jewison, le cinéma perd l’un de ses grands artisans. En effet, on doit au cinéaste plusieurs classiques de genres très variés, comme le drame socio-policier In the Heat of the Night (Dans la chaleur de la nuit), le suspense sentimental The Thomas Crown Affair (L’affaire Thomas Crown), le drame musical Fiddler on the Roof (Un violon sur le toit) ou encore la comédie romantique Moonstruck (Éclair de lune). Ses films ont remporté au total 12 Oscar, et il s’est lui-même vu décerner un Oscar honorifique en 1999.

Norman Jewison vient au monde à Toronto, en 1926, de parents propriétaires d’un magasin général. Enrôlé dans la marine, il sert durant la Seconde Guerre mondiale, en 1944-1945. À la fin du conflit, il vit un temps dans le sud des États-Unis, où la ségrégation le marque : il s’en souviendra une vingtaine d’années plus tard au moment de réaliser In the Heat of the Night, où un enquêteur noir venu « du nord » (Sidney Poitier) doit faire équipe avec un policier raciste du sud (Rod Steiger) afin d’élucider un meurtre. 

Il s’agit d’un film charnière pour maintes raisons : l’une des premières grosses productions hollywoodiennes à traiter ouvertement de racisme, le premier film américain où un acteur noir joue un enquêteur, le premier film de studio à utiliser un éclairage adapté pour la pigmentation d’un interprète noir…

In the Heat of the Night rafle cinq Oscar, dont ceux du meilleur film et du meilleur acteur (Steiger). Mais avant d’en arriver là, Norman Jewison fait ses classes, littéralement, s’inscrivant à l’Université de Toronto en 1946. 

Après quelques années passées à Londres, où il travaille pour la BBC comme scénariste intermittent, il rentre au Canada en 1952 et est embauché dans ce qui deviendra la CBC.

En 1958, la chaîne américaine NBC le recrute : direction New York, où il réalise diverses émissions de variétés, dont une avec Judy Garland, à laquelle participent Frank Sinatra et Dean Martin. Impressionné, leur ami Tony Curtis recommande Norman Jewison pour la réalisation de la comédie 40 Pounds of Trouble (Des ennuis à la pelle), en 1962. 

Trois autres comédies suivent, dont deux avec Doris Day : The Thrill of It All (Le piment de la vie) et Send Me No Flowers (Ne m’envoyez pas de fleurs).

Le bal des stars

 

C’est toutefois avec le film The Cincinnati Kid (Le Kid de Cincinnati), où Steve McQueen joue un as du poker, que Norman Jewison se fait réellement remarquer, en 1965. L’année suivante, la comédie satirique The Russians Are Coming, the Russians Are Coming (Les Russes arrivent), sur fond de guerre froide, remporte un succès aussi énorme qu’inattendu.

Ce qui permet au réalisateur de choisir un projet plus ambitieux en guise de film suivant : In the Heat of the Night, en 1967. Le sérieux du sujet n’effraie pas le public, loin de là, et le box-office résonne encore plus fort. En 1968, Norman Jewison retrouve Steve McQueen, en homme d’affaires voleur de banques, face à Faye Dunaway, dans The Thomas Crown Affair. La chanson The Windmills of Your Mind remporte un Oscar.

Tout du long de sa carrière, Jewison change constamment de registre : il adapte coup sur coup deux gros succès musicaux de Broadway, Fiddler on the Roof et Jesus Christ Superstar, enchaîne avec une science-fiction d’anticipation devenue culte, Rollerball, poursuit avec un drame syndical, F.I.S.T., puis un drame judiciaire, …And Justice for All (Justice pour tous), une autre comédie romantique, Best Friends (Meilleurs amis)… 

Et les stars de défiler : James Caan, Sylvester Stallone, Al Pacino, Burt Reynolds, Goldie Hawn…

En 1984-1985, il réalise successivement deux puissantes adaptations de pièces de théâtre : A Soldier’s Story, sur le racisme dans l’armée, avec un tout jeune Denzel Washington en soutien, et surtout Agnes of God (Agnès de Dieu), sur un infanticide survenu dans un couvent, avec Jane Fonda, Anne Bancroft et Meg Tilly, et tourné à Montréal. Sven Nykvist, collaborateur attitré d’Ingmar Bergman, signe la magnifique direction photo hivernale de ce dernier film.

Après un hiatus de deux ans, Norman Jewison revient avec un autre succès dont l’ampleur prend l’industrie par surprise : la comédie romantique Moonstruck, où Cher incarne une comptable italo–new-yorkaise qui s’éprend malgré elle du frère de son fiancé, un bouillant boulanger joué par Nicolas Cage. Un film en tout point parfait. 

Cher est sacrée meilleure actrice aux Oscar, et Olympia Dukakis, qui joue sa mère, meilleure actrice de soutien. Sans oublier John Patrick Shanley, qui repart avec l’Oscar du scénario original : « Snap out of it ! » (« Désamourache-toi ! »)

Sur X, Cher a écrit lundi : « Merci pour l’une des plus grandes, heureuses et agréables expériences de ma vie. Sans toi, je n’aurais pas mon bel homme doré. Norman, tu as fait de Moonstruck le grand film que les gens admirent. »

Apprécier tout

 

Rien d’aussi mémorable que Moonstruck ne survient ensuite, mais In Country (Un héros comme tant d’autres), où Bruce Willis campe un vétéran du Vietnam traumatisé, et The Hurricane (Hurricane), où Denzel Washington devient le boxeur Rubin « The Hurricane » Carter, se signalent en qualité.

À noter également qu’à titre de producteur, Norman Jewison est celui qui donne sa première chance à Hal Ashby, futur réalisateur de Harold and Maude (Harold et Maude), en aidant à financer la satire sociale The Landlord (Le propriétaire) en 1970 (les considérations sociales sont une constante chez Jewison).

En marge de son éblouissante réussite à Hollywood, Norman Jewison contribue énormément au développement du cinéma canadien. En 1986, il fonde le Canadian Centre for Advanced Film Studies, rebaptisé le Canadian Film Centre (Centre canadien du film). De nombreux jeunes cinéastes canadiens y développent et y financent leur premier film.

Même lorsqu’il ne fait plus de réalisation, Norman Jewison reste très actif, notamment en tant qu’assidu du Festival international du film de Toronto, qui a nommé un prix en son honneur. Dans ses mémoires, This Terrible Business Has Been Good to Me, Jewison écrit en 2005 : « Ce n’est pas que j’ai peur de la mort ; en fait, c’est un sujet qui m’a toujours fasciné. C’est juste que je déteste être vieux. J’ai donc décidé de ne pas adhérer à l’idée. Pas de confusion, pas de lamentations. Pas de difficulté à se souvenir. Pas de sieste l’après-midi. Continuer simplement à travailler, à rire, à boire et à apprécier chaque odeur, son, goût et toucher que l’on peut ressentir. »

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