Des chercheurs réclament un réel et vaste débat public sur l’avenir énergétique du Québec

Plusieurs chercheurs ont plaidé jeudi pour la tenue d’un réel et vaste débat public sur l’avenir énergétique de la province, à l’heure où la décarbonation de l’économie sert de prétexte à une réindustrialisation énergivore susceptible de changer le visage de notre territoire et d’Hydro-Québec.

Lors d’un colloque au sujet de la société d’État organisé par l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) sur notre avenir énergétique jeudi à Montréal, il a notamment été question de la multiplication de projets éoliens portés par le privé, de la construction de futurs barrages hydroélectriques et d’octroi de blocs d’électricité à des entreprises industrielles. Quel est le mérite des projets de la filière batterie ou d’hydrogène comme TES Canada, qui ont obtenu l’accès au réseau d’Hydro-Québec, en matière de réduction de GES ? On ne le sait pas, ont indiqué les chercheurs présents aux panels de discussion.

« C’est comme si le gouvernement mettait la charrue avant les boeufs, a commenté Johanne Whitmore, chercheuse principale à la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. Le projet de TES, de Northvolt, comment ça va nous aider à baisser les émissions de GES ? […] On n’est pas capable de le mesurer parce que quand je demande des données au cabinet, on me dit que ce sont des projets privés et qu’on n’a pas besoin de savoir ça. Dans ce cas-là, ne venez pas me dire que c’est un projet qui va nous aider à décarboner. Dites que c’est un projet qui va avoir des retombées économiques et c’est tout. »

« Si c’est un projet qui s’intègre dans notre volonté d’atteindre nos objectifs, il faut le démontrer quantitativement. C’est ce qui manque cruellement à toute l’approche du gouvernement », a-t-elle poursuivi.

Mme Whitmore appelle à plus de transparence et à l’établissement d’un plan intégré des ressources énergétiques, notamment afin d’entraîner l’adhésion de la population aux projets sélectionnés.

« Tout comme on s’est laissé berner par l’idée de l’énergie renouvelable pour mettre en place l’industrie éolienne au Québec, on est en train de se laisser berner par la transition énergétique pour mettre en place un nouveau projet de soi-disant réindustrialisation du Québec », a pour sa part jugé Marie-Claude Prémont, professeure à l’École nationale d’administration publique. Cette dernière estime qu’« il faut cesser d’être naïf ».

Glissement vers le privé

Par ailleurs, Hydro-Québec se prive de marges bénéficiaires allant de 1,79 à 3,34 milliards de dollars d’ici 2035 en confiant par contrats les projets éoliens à des entreprises privées, a estimé le chercheur de l’IRÉC Noël Fagoaga. Ce dernier a récemment publié un rapport intitulé La privatisation de l’énergie éolienne et l’impact sur la mission d’Hydro-Québec. La société d’État doit toutefois assumer des coûts d’acquisition et d’intégration de cette électricité. M. Fagoaga a aussi déploré qu’on « délègue l’aménagement du territoire à des acteurs privés ».

Le ministre de l’Économie et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, a pour sa part déjà affirmé par le passé que l’éolien devait continuer d’être confié au secteur privé, prétextant que les promoteurs ont davantage d’expérience qu’Hydro-Québec. Rappelons que le Syndicat canadien de la fonction publique, qui représente environ 16 000 employés d’Hydro-Québec, a déjà dit craindre que de plus en plus de production d’électricité provienne du privé.

Selon l’analyste Jean-François Blain, l’ampleur des changements à venir chez Hydro-Québec, notamment l’élargissement de la production privée, justifie un « véritable débat public » sur l’énergie, ce qui n’aurait pas eu lieu depuis le début des années 1990. « Je faisais malheureusement partie de la journée de consultation bidon de M. Fitzgibbon et je dirais que la formulation et l’orientation des questions étaient du niveau d’un sondage dirigé, quand on fournit des questions qui ne peuvent mener qu’à la réponse espérée », a indiqué M. Blain.

Le cadre limité d’une commission parlementaire ne serait pas suffisant, croit ce dernier. Il estime que ce débat pourrait plutôt être encadré par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement. La Régie de l’énergie pourrait aussi remplir ce mandat, a indiqué Mme Whitmore.

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