Des cliniques médicales dans les mains d’entreprises d’autres domaines

De plus en plus d’entreprises de secteurs comme l’immobilier ou l’informatique deviennent propriétaires de cliniques médicales. La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) craint une « marchandisation des soins » et estime donc que ces cliniques ne devraient être détenues que par des médecins. Ces nouveaux propriétaires soutiennent plutôt prendre en charge des tâches que les médecins ne souhaitent pas faire.

C’est une nouvelle tendance au Québec. De nombreux entrepreneurs qui ne sont pas médecins achètent des cliniques médicales ou en mettent sur pied, une pratique tout à fait légale. La semaine dernière, le Groupe ELNA Médical a acquis les deux cliniques de la Cité médicale situées dans la région de Québec. L’entreprise compte désormais 101 cliniques et points de service au Canada. Son propriétaire, Laurent Amram, n’est pas médecin. 

ELNA Médical n’est pas le seul groupe à investir le secteur de la santé. L’entreprise de technologies de l’information Tootelo a multiplié les achats de cliniques dans les dernières années ; elle en détient quatre. Le promoteur immobilier Groupe Medway, lui, se consacre maintenant presque exclusivement à la construction et à la gestion de cliniques médicales. En quatre ans, le Centre médical Mieux-être, dirigé par un ergothérapeute, a pour sa part mis sur pied un réseau comptant 10 complexes à Montréal.

La FMOQ s’inquiète de ce phénomène qui, selon elle, pose « un risque certain pour l’avenir du système de santé public et potentiellement [pour] la qualité des soins prodigués ».

« On ne comprend pas pourquoi pour [être propriétaire d’]une pharmacie, il faut être pharmacien, pour un laboratoire d’imagerie, il faut être radiologiste, mais pour une clinique médicale, on n’a plus besoin [d’être médecin] », résume son président, Marc-André Amyot. 

Le syndicat de médecins estime que les cliniques médicales québécoises devraient « toutes être la propriété de médecins détenteurs d’un permis d’exercice du Collège des médecins et qui exercent au Québec ». « On a un code de déontologie à respecter », fait valoir le Dr Amyot. 

La FMOQ a fait part de ses préoccupations au ministre de la Santé Christian Dubé dans une lettre envoyée le 28 novembre dernier. Elle lui demandait alors d’amender le projet de loi 15 afin que Québec exige que les médecins détiennent la majorité des droits de vote et des sièges aux conseils d’administration des cliniques médicales. Le projet de loi créant Santé Québec a finalement été adopté sous bâillon sans cet amendement.

« La majorité ne veut pas gérer la comptabilité »

Le propriétaire de Groupe Medway, Yan Boudreau, soutient qu’il répond à un besoin et occupe un créneau qui intéresse peu les médecins. « Faites un sondage auprès de membres de la FMOQ, vous allez constater que la vaste majorité ne veut pas gérer la comptabilité et les états financiers. Ils veulent se concentrer sur leurs actes médicaux », affirme-t-il.

En plus de la gestion immobilière, Medway s’occupe de l’administration, de la comptabilité et des ressources humaines de ses 10 cliniques des régions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches. Plus de 180 médecins y exercent au sein de groupes de médecine familiale. « Les médecins, comme les jeunes, ne veulent pas prendre les risques, dont ceux financiers, de partir une entreprise, dit M. Boudreau. Ce n’est pas tout le monde qui a la même tolérance aux risques. »

La p.-d.g. de Tootelo, Annie Blanchette, n’est « pas contre » la proposition de la FMOQ. Son entreprise offre déjà à ses médecins de devenir actionnaires. Aucun n’a toutefois manifesté d’intérêt, indique-t-elle. « La réalité, c’est qu’ils ne veulent pas s’embarquer dans la gestion. » Et dans le contexte actuel de pénurie de médecins de famille, elle admet préférer qu’ils demeurent auprès des patients. « Si j’ai le choix entre un médecin qui dit “je vais passer deux heures à faire de l’administration avec toi, mais je vais couper deux heures de cabinet”, bien, je préfère qu’il donne des soins. »

Le Dr Michel Lafrenière est l’un des cinq actionnaires qui ont vendu les cliniques de la Cité médicale au Groupe ELNA Médical. Il aurait bien voulu les vendre à des médecins, mais soutient n’avoir jamais reçu une telle offre de la part d’un collègue au cours des 15 dernières années. « On a été approchés par facilement cinq ou six autres groupes, mais il n’y a aucun autre médecin là-dedans », affirme celui qui, à 64 ans, demeure le directeur médical de la clinique de Sainte-Foy d’ELNA Médical. 

Il rappelle que la gestion d’une clinique est exigeante. La Cité médicale compte deux groupes de médecine familiale et offre des services privés. « Personnellement, je serai content de retrouver du temps pour m’occuper de mes patients et d’avoir moins de travail administratif à supporter, parce qu’honnêtement, c’est du quotidien », dit le Dr Lafrenière.

S’il affirme être « très sensible » aux préoccupations de la FMOQ, il ne craint pas une « marchandisation des soins ». « ELNA, ils prennent la responsabilité administrative et financière de la clinique », résume-t-il. La qualité des soins demeure l’affaire des médecins, souligne-t-il. Contacté par Le Devoir, le Groupe ELNA Médical n’a pas voulu offrir de commentaires.

Aux yeux du propriétaire du Centre médical Mieux-être, l’ergothérapeute Rémi Boulila, il n’est pas « nécessaire » qu’une clinique médicale soit nécessairement détenue par un médecin. Toutefois, selon lui, les « administrateurs sur le terrain » doivent être des professionnels de la santé. « Le but, à la fin de la journée, c’est que les soins soient accessibles, que les patients voient un professionnel et que les soins soient les plus efficaces et avec le meilleur suivi possible pour les patients », dit-il. 

Québec veut-il intervenir dans le dossier ? Le cabinet du ministre Dubé n’a pas répondu directement à la question : « Au cours des prochaines semaines, nous allons continuer de collaborer avec les différents partenaires, dont la FMOQ, pour renforcer notre première ligne par différentes initiatives. »

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