Des «enfants de Meech» retracent le parcours de la «troisième voie»

Éric Montigny et Pascal Mailhot, deux « enfants de Meech », retracent dans un livre à paraître le parcours de ceux qui ont emprunté, tôt ou tard, la « troisième voie » après la tentative ratée de l’ex-premier ministre fédéral Brian Mulroney de ramener, « dans l’honneur et l’enthousiasme », le Québec dans la Constitution canadienne.

La recherche d’une nouvelle voie, à l’écart de celles tracées par le Parti libéral du Québec (PLQ) et le Parti québécois (PQ), s’est amorcée dans la foulée de l’effondrement de l’accord du lac Meech, le 23 juin 1990, font valoir les auteurs d’À la conquête du pouvoir. Comment une troisième voie politique s’est imposée au Québec, publié aux Éditions du Boréal le 19 mars.

Le refus du Canada de reconnaître la société distincte québécoise a « façonné la vie politique » d’Éric Montigny, qui a milité au PLQ, puis à l’Action démocratique du Québec (ADQ). Il a aussi « défini [l’]identité politique » de Pascal Mailhot, qui a oeuvré au PQ, puis à la Coalition avenir Québec (CAQ), jusqu’en 2022. Le premier a « défriché » la troisième voie avec l’ex-libéral Mario Dumont ; le second l’a amenée jusqu’au pouvoir avec l’ex-péquiste François Legault.

Ni fédéraliste ni souverainiste, la « troisième voie » est tantôt autonomiste, tantôt nationaliste. Ni de gauche ni de droite, elle oscille entre capitalisme débridé et dirigisme étatique. Elle pige parmi les idées de ses adversaires « afin de rééquilibrer [sa] plateforme vers le centre, là où niche la majorité des électeurs », expliquent MM. Montigny et Mailhot. « Ceux qui essaient de comprendre, d’analyser la CAQ en fonction du spectre gauche-droite ne comprendront jamais la bibitte », ajoute Pascal Mailhot en entrevue.

Le casse-tête de la troisième voie

Dans leur livre, les anciens conseillers politiques tracent les contours d’un mouvement politique qui a d’abord réuni de jeunes libéraux déçus, puis des péquistes décidés à faire passer « l’affirmation nationale » avant la souveraineté, devenue impopulaire. Ils assemblent les « pièces du casse-tête » du programme de la troisième voie. Ils présentent celle, maîtresse, de la laïcité : du « ça n’a plus de bon sens » de Mario Dumont au sujet des accommodements raisonnables, en 2006, jusqu’à l’adoption, 13 ans plus tard, de la Loi sur la laïcité de l’État québécois (loi 21) au moyen de la disposition de dérogation à la Charte canadienne des droits et libertés — dont la constitutionnalité a été validée par la Cour d’appel du Québec cette semaine.

De l’ADQ de Mario Dumont — devenu chef « à contrecoeur » — à la CAQ de François Legault — chef « réformateur » —, la troisième voie est souvent présentée par les auteurs comme un mouvement en avance sur son temps. « En politique, il n’y a rien de pire que d’avoir raison trop tôt », soutiennent-ils ici et là, présentant les adéquistes et les caquistes comme des personnes atteintes du « syndrome du premier de classe ». Pour d’autres, ils sont juste à côté de la plaque.

Des projets d’alliance avec d’autres formations politiques ayant traversé l’esprit d’adéquistes, puis de caquistes, sont dévoilés comme autant de tentatives de trouver un raccourci vers le pouvoir. Mario Dumont propose ainsi à Lucien Bouchard de lui succéder à la tête de l’ADQ après la défaite du Oui au référendum de 1995. Les rôles s’inversent quand M. Bouchard ouvre la porte du Conseil des ministres au « petit gars de Cacouna », porte que ce dernier referme aussitôt, jugeant cette option « inacceptable », parce qu’incompatible avec « son désir de changement ». François Legault a même tenté un rapprochement avec l’ex-ministre de la Santé Philippe Couillard en 2009, dans l’année de réflexion qui a précédé le lancement de la « Coalition pour l’avenir du Québec », mais en vain. « Ça s’est fait à la faveur d’une couple de rencontres [entre les deux hommes] », révèle Pascal Mailhot, en soulignant que M. Legault avait besoin « d’intégrer des idées, d’échanger » à cette époque.

Pénélope McQuade ?

Les auteurs lèvent aussi le voile sur des idées lancées dans la maison d’Outremont de François Legault et de sa femme, Isabelle Brais, dans les mois précédant le lancement du manifeste de son nouveau mouvement, finalement dévoilé en février 2011. Il faut « absolument trois ou quatre femmes de plus » parmi les signataires. « Julie Payette ? Sophie Brochu ? Karine Vanasse ? Linda Goupil ? Pénélope McQuade ? Marie-France Bazzo ? Disons qu’il est plus facile de lancer en l’air des noms connus dans une séance de brainstorming que d’obtenir des adhésions formelles », relatent MM. Mailhot et Montigny. Puis, fin 2013, voilà que la CAQ, deuxième groupe d’opposition à l’Assemblée nationale, « souhaite vivement parvenir à un accord avec le PQ », au pouvoir, apprend-on dans l’ouvrage. « Une alliance formelle est-elle même possible ? Et pourquoi pas l’inclusion de quelques députés caquistes au Conseil des ministres ? » se demande la CAQ, avant que le déclenchement de l’élection par la première ministre Pauline Marois ne vienne la prendre de court.

« J’annonce ma démission tout de suite ? »

Dans les camps Dumont et Legault, l’abandon de la troisième voie est parfois apparu comme l’unique option possible. « Est-ce que j’annonce ma démission tout de suite, à soir ? » demande ainsi un François Legault résigné à accepter « la fin de l’aventure » après un pénible début de soirée électorale en 2014. « Soudain, oh boy ! la roue du destin repart carrément en sens inverse », écrivent les auteurs.

La consécration viendra finalement en 2018. Au pouvoir, la CAQ fait notamment adopter sa Loi sur la laïcité de l’État (loi 21), en plus de celle renforçant la Charte de la langue française (loi 96). Elle inscrit la « nation » québécoise dont la langue « officielle » et « commune » est le français dans la Constitution canadienne. Où s’arrête la troisième voie ?

« [À la] CAQ, on n’est pas dans l’attente d’un grand soir, on est pragmatiques, répond Éric Montigny. C’est à la fin qu’on va voir que l’autonomie du Québec va s’être étendue. C’est ça, la vision de la posture autonomiste du gouvernement actuel. C’est une approche sur tous les sujets, c’est de faire des gains, un à la fois. »

Les caquistes embrassent la « doctrine » préconisant d’« occuper l’espace constitutionnel dans tous ses recoins possibles » afin de « marquer une présence forte du Québec dans le Canada » avec des « pouvoirs » et une « autonomie » renforcés, poursuit Pascal Mailhot, tout en insistant sur l’importance de l’amendement fait par la CAQ à la Constitution, malgré les réticences de juristes. « Un conseiller politique qui aurait soumis une telle stratégie à Robert Bourassa pendant qu’il s’évertuait à trouver comment réagir à l’échec de [l’accord du lac Meech] serait passé pour un véritable sauveur », avancent les deux auteurs.

Les adeptes de la troisième voie rêvent à « la terre promise, à l’eldorado » où le Québec « ne recevra pas le chèque » de péréquation d’Ottawa parce que plus riche, fait valoir M. Mailhot.

Ils sont aussi « dans l’attente d’un interlocuteur, d’un leader de la trempe de Brian Mulroney » dans la capitale fédérale, conclut-il.

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