Des meubles vietnamiens en bois scié au Québec


Portées naturellement à se tourner vers les États-Unis, les entreprises québécoises posent parfois le regard beaucoup plus loin, y compris jusqu’au Vietnam. Deuxième d’une série de cinq textes.

Les produits forestiers sont l’une des principales exportations du Québec vers le Vietnam. En retour, les meubles en bois comptent parmi les premières exportations du Vietnam vers le Québec. Il y a évidemment un lien. Mais il n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

À notre arrivée ce jour-là à Giang Đien, dans la province de Đong Nai, à une cinquantaine de kilomètres au nord-est de Hô Chi Minh-Ville, des ouvriers finissaient de décorer une grande structure en forme de sapin de Noël avant qu’il ne fasse trop chaud. L’étoile au sommet de l’arbre de fer allait briller sur un domaine d’une superficie supérieure à 16 terrains de soccer sur lequel se trouvaient de vastes bâtiments aux murs de béton et aux toits de tôle abritant l’usine de meubles de Scott Luu, ses bureaux, ses entrepôts et les stationnements des scooters d’environ un millier d’employés.

À l’intérieur, l’atmosphère est moins agressante qu’on l’aurait imaginé. Le ronron des tuyaux de ventilation évacuant la poussière de bois couvre en bonne partie le bruit des machines au moyen desquelles les travailleurs transforment des planches de bois en toutes sortes de pièces destinées à être assemblées pour faire des chaises, des tables et d’autres meubles. Calmes et concentrés, les travailleurs bougent avec lenteur et précision, les hommes coiffés de casquettes de baseball et les femmes, du traditionnel chapeau conique vietnamien.

Sur le long mur de paquets de planches de bois qui montent presque jusqu’au toit et qui attendent d’être transformés à leur tour sont imprimées en gros caractères les lettres « DZD » avec une feuille d’érable rouge ou « DV » avec la mention « Made in Canada » en vert. DZD, c’est pour la Compagnie de bois franc DZD de Saint-Jérôme, au Québec, alors que DV renvoie à la compagnie Bois francs DV, qui se trouve à Fassett, près de Montebello, dans l’Outaouais.

Vietnam, PQ

« On importe 99 % de notre bois », explique Scott Luu, 42 ans, un petit homme à la tête ronde et rasée, au sourire facile et au succès modeste. « Il vient d’un peu partout : de la Nouvelle-Zélande, d’Amérique du Sud, du Canada, des États-Unis, d’Europe… Et on exporte 100 % de notre production, presque uniquement aux États-Unis, mais aussi un peu ailleurs, comme dans les magasins Costco au Canada. »

Le bois occupe une place privilégiée dans les échanges commerciaux entre le Québec et le Vietnam. En 2022, il arrivait à la cinquième place des principaux produits d’exportation du Québec vers le Vietnam, alors que les meubles et les autres produits en bois arrivaient dans les premiers rangs des biens vendus par le Vietnam sur le marché québécois, rapporte l’Institut de la statistique du Québec.

Ces statistiques peuvent toutefois être trompeuses, avertit Geoffrey Lavallée, un Québécois de 53 ans qui a mis sur pied, avec sa conjointe d’origine vietnamienne, une entreprise sur place (Les Bois Viet Can) jouant les intermédiaires entre les exportateurs de bois québécois et leurs acheteurs vietnamiens. En fait, dit-il, ce bois québécois vendu au Vietnam provient en large partie de l’Ontario ou d’ailleurs au Canada, mais surtout des États-Unis. Il ne passe par le Québec essentiellement que pour être scié et séché avant d’être expédié.

Comme c’est souvent le cas en Asie, les relations d’affaires au Vietnam se construisent petit à petit, à force de patience et de contacts personnels, explique Geoffrey Lavallée. « Il y a une vingtaine d’années, je n’ai pas voulu aller faire des affaires en Chine parce que je n’aimais pas leurs façons de faire. Je les trouvais trop durs dans leurs relations, toujours en train d’essayer de t’arracher une cenne de plus et toujours prêts à te laisser en plan sans avertissement. Les Vietnamiens mettent plus de temps à se décider et à te payer, mais ils sont fidèles en affaires. »

Dans cet univers, le dollar est roi et maître, l’unité de référence est le conteneur, les achats du temps des Fêtes se prévoient sept mois d’avance et les humeurs de l’économie mondiale peuvent se payer chèrement. Et on y assiste parfois à des phénomènes étranges, comme la transformation en Chine de bouleaux coupés en Russie en « bouleaux chinois », pour éviter les sanctions commerciales imposées dans la foulée de l’invasion de l’Ukraine.

L’impact des guerres commerciales

Le grand démarrage de l’industrie du meuble vietnamien s’est fait lorsque les États-Unis ont levé leur embargo sur les exportations vietnamiennes au milieu des années 1990. À l’époque, le pays n’avait pas vraiment de grandes usines dans le secteur, se souvient Scott Luu, et c’est à des villages entiers qu’on passait des commandes de fabrication. 

La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, avec ses tarifs américains sur les exportations chinoises, est venue donner un autre important coup de pouce à l’industrie vietnamienne, dit Simon Pan, directeur général d’une compagnie de planchers d’ingénierie à Tân Uyên, à une trentaine de kilomètres au nord de Hô Chi Minh-Ville. Cela a déclenché un grand exode des compagnies chinoises, notamment au Vietnam, mais aussi dans d’autres pays de la région.

Lorsqu’on lui demande à quelle sorte de normes internationales il doit se soumettre pour pouvoir vendre ses meubles à l’étranger, Scott Luu répond : « Mes normes de qualité sont celles de mes clients, Costco et Disney. Plus de la moitié de mes ventes sont des meubles pour enfants. Dans ce domaine, les attentes sont très élevées. Il n’y a pas d’erreur permise, et l’on ne veut pas de scandale, environnemental ou autre. »

Ma cabane au Vietnam

 

Les fabricants vietnamiens n’importent pas seulement du bois pour le transformer et le réexpédier ensuite à l’étranger, explique Nguyen Giang Nguyen, directeur général adjoint d’une compagnie à Biên Hòa, dans la province du Đồng Nai, qui est l’un des plus grands distributeurs de bois au Vietnam. « Les Vietnamiens sont très traditionnels lorsque vient le temps de choisir leurs meubles et l’aménagement de leurs résidences. Ils aiment qu’ils soient faits en bois. »

Or, si l’économie vietnamienne est encore en train de se remettre du choc infligé par la pandémie de COVID, elle devrait pouvoir compter à terme sur une augmentation constante de la demande de sa propre classe moyenne, en pleine expansion.

Ayant cela en tête, l’entreprise de Nguyen Giang Nguyen a eu l’idée de profiter du ralentissement des affaires pour développer un nouveau projet. Cherchant à miser sur l’envie d’une certaine classe de Vietnamiens de s’offrir des résidences secondaires dans la nature, elle a conçu des modèles de chalets en bois prêts à être assemblés dont l’un, en pruche et en chêne, est censé s’inspirer de la « cabane canadienne ». Érigée sous des arbres aux côtés d’un « pavillon japonais » et d’une « maisonnette chinoise » au fond d’une grande cour à bois, notre cabane canadienne est le plus petit modèle des trois. Toute brune, elle est faite de murs de planches percés de grandes fenêtres, est couverte d’un toit de tôle à deux versants et est entourée d’un large patio de bois. Elle ressemble vaguement à un très gros cabanon ou à un très petit camp de pêche. « On n’en a pas encore vendu. Elles sont un peu chères », admet Nguyen Giang Nguyen.

Le pays de tous les possibles

 

Toute cette effervescence dans l’industrie du bois et du meuble au Vietnam pourrait être étouffée d’un coup par un retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, craint Simon Pan. « Ce serait tout à fait son genre d’étendre sa guerre commerciale contre la Chine à tous les pays d’Asie, y compris le Vietnam. »

Mais pour le moment, le fantastique élan qu’a pris le Vietnam en la matière fait rêver Geoffrey Lavallée, qui vient de se donner un nouveau bureau, d’engager un nouvel employé et de louer un nouvel espace d’entreposage plus grand pour le bois qu’il fait venir du Québec.

Il pense notamment à se trouver une entreprise vietnamienne qui pourrait fabriquer pour lui des meubles qu’il pourrait ensuite exporter vers le Québec. « J’aimerais ça, faire la chaîne de valeur complète. Je voudrais pouvoir entrer dans un magasin Brault et Martineau, voir un ensemble de cuisine et dire : “Ça, c’est moi qui ai fait ça avec du bois de chez nous.” »

Ces reportages ont été financés grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author