Des nouvelles de nos collègues du Vietnam


Portées naturellement à se tourner vers les États-Unis, les entreprises québécoises posent parfois le regard beaucoup plus loin, y compris jusqu’au Vietnam. Cinquième article d’une série de cinq.

Victime de son développement effréné des dernières années, le Vietnam commence, à son tour, à se demander comment il fera pour trouver et retenir la main-d’oeuvre nécessaire dans certains secteurs.

C’est une histoire qui commence à circuler dans les milieux d’affaires. Réputés pour leur main-d’oeuvre abondante et bon marché, les pays asiatiques ont de plus en plus de mal à trouver les travailleurs nécessaires à leurs secteurs manufacturiers, rapportait l’été dernier le Wall Street Journal. Il ne s’agit pas seulement de la Chine, où ce phénomène est déjà évoqué depuis un certain temps, mais aussi d’autres pays de la région, dont le Vietnam, vers lesquels les entreprises avaient justement commencé à aller pour remédier, entre autres, au problème.

Ce n’est pas uniquement que les salaires ne sont plus assez élevés au goût des travailleurs, y rapportait le quotidien américain. C’est aussi que les jeunes d’aujourd’hui y aspirent à une autre carrière que celle d’employés d’usine, qu’ils préféreraient travailler derrière un ordinateur dans un bureau.

Selon l’Organisation internationale du travail, l’horaire normal de travail d’un employé vietnamien du secteur manufacturier en 2022 était d’un peu plus de 47 heures par semaine, habituellement réparties sur six jours, pour un salaire moyen de 321 $US par mois (434 $CA, ou un peu plus de 5200 $CA par année). C’était quatre fois plus que 15 ans auparavant.

Ouvrier au Vietnam

 

« Nos salaires ne se comparent sûrement pas à ceux qu’on offre au Canada ou même en Chine, mais au Vietnam, ils assurent une belle qualité de vie à nos employés », déclare un responsable de VPIC (pour Vietnam Precision Industrial Joint Stock Company), une entreprise créée au Vietnam par des capitaux taïwanais.

S’il dit ne pas avoir, de son côté, de problèmes de recrutement ou de rétention du personnel, il a constaté un changement d’attitude récemment. « Toutes les générations veulent être de leur temps. Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes sont bien formés, sortent des universités et recherchent peut-être davantage des emplois de bureau et une vie plus confortable. Mais le Vietnam compte beaucoup de jeunes et certains d’entre eux sont heureux d’avoir un emploi manuel. »

Comptant au Vietnam 185 employés répartis dans deux usines, dont une à Binh Duong, à 40 km au nord de Hô Chi Minh-Ville dans le sud du pays, Emballage St-Jean, un fabricant de sacs à pain et d’autres emballages de plastique québécois, n’a pas non plus de problèmes de recrutement de main-d’oeuvre, affirme à son tour le vice-président et chef des opérations de la compagnie québécoise, Mathieu Jeanneau. « Notre taux de roulement y est très faible. Il faut dire que les salaires y augmentent de 8 à 10 % par année depuis qu’on est arrivés et qu’on a à coeur le bien-être de nos employés. »

Constitués presque en parts égales d’hommes et de femmes, les employés de l’usine de Binh Duong viennent souvent des quatre coins du pays et ont été attirés par les promesses de bons emplois que faisait miroiter le développement rapide du secteur manufacturier dans le Sud, explique la directrice générale d’Emballage St-Jean pour le Vietnam, Elizabeth Nguyen. Certains ont de très jeunes enfants qu’ils ont laissés à la garde de leurs parents dans leur région d’origine, le temps, du moins, qu’ils aient l’âge d’entrer à l’école.

Dans un coin de l’usine, on trouve encore des matelas et des meubles qui ont été utilisés lorsque la pandémie de COVID-19 et les règles de confinement ont forcé la compagnie à demander à des volontaires d’élire domicile dans leur milieu de travail.

Constitué à majorité de femmes, le personnel de bureau ne se charge pas seulement des affaires de l’entreprise au Vietnam. On y a aussi transféré l’équivalent d’une quinzaine d’emplois pour des tâches cléricales pour lesquelles on avait du mal à trouver la main-d’oeuvre nécessaire au Québec.

Un été au Québec

 

À la veille du lancement de ses activités de production au Vietnam à l’été 2016, Emballage St-Jean a fait venir, pendant deux mois, à son usine de Pointe-aux-Trembles, à Montréal, une poignée de travailleurs vietnamiens pour les familiariser avec les machines, les pratiques et les normes de la compagnie.

Étienne Deguire, 48 ans, directeur de production à l’usine, et Veronica Vazquez, 46 ans, formatrice, s’en souviennent très bien. Il était alors formateur, elle était opératrice. Et ils faisaient tous deux partie de l’équipe d’accueil. « On est restés amis Facebook », dit Étienne.

Une dizaine d’années auparavant, la compagnie avait aussi demandé à ses employés québécois de l’aider à former des travailleurs d’une nouvelle usine qu’elle venait d’ouvrir en Chine. L’argument à l’époque, comme aujourd’hui, était que la meilleure façon d’assurer le succès de la compagnie et la pérennité de ses emplois au Québec était de parvenir à conjuguer une production de masse dans des pays à faibles coûts et une production plus flexible et rapide au Québec.

« Comme l’expérience avec la Chine avait montré que c’était vrai, les travailleurs vietnamiens ont été très bien reçus, affirme Étienne Deguire. La curiosité a vite été remplacée par de la convivialité. Ils avaient déjà des compétences techniques ; ce qu’il leur fallait, surtout, c’était apprendre nos processus et nos normes. Comme un seul d’entre eux parlait anglais et qu’on n’était pas habitués à l’accent, ce n’était pas toujours évident. »

Durant leurs jours de congé, des employés invitaient leurs confrères d’Asie à manger au restaurant, à sortir au centre-ville et à visiter le casino, raconte Veronica. « Tout leur semblait différent et plein de choses les étonnaient, à commencer par la taille des gens. »

À 14 000 kilomètres de là, trois autres travailleurs d’Emballage St-Jean se souviennent aussi. « Ce qui m’a le plus étonné, c’est à quel point le soleil se couchait tard le soir », raconte Thang Tran, aujourd’hui âgé de 37 ans, qui supervise la fabrication des sacs à Binh Duong.

« Je n’ai senti aucune hostilité. On a été accueillis avec gentillesse et avec le désir de nous aider à apprendre et à nous faire découvrir le Québec », témoigne son collègue de 41 ans et chef de l’entretien, Ngoc Thanh Tran.

Le plus difficile, sans conteste, a été la nourriture. « On en a eu assez, à un moment donné, du jus de pommes le matin, de la pizza et des beignes, se rappelle Nam Nguyen, 38 ans, chef du contrôle qualité et sécurité et l’interprète du groupe. On a demandé la permission au propriétaire de notre hôtel d’utiliser un petit réchaud électrique pour se cuisiner des choses, comme du riz. »

Pareil, pas pareil

 

On ne manque pas d’être frappé par la similitude entre leurs deux usines. Même odeur de solvant et de plastique qui pique légèrement le nez lorsqu’on entre. Mêmes dispositifs de sécurité sanitaire pour accéder au plancher de production. Même calme et même concentration des travailleurs autour des machines qui forment, impriment, coupent et emballent les sacs.

S’il y a un endroit où Emballage St-Jean est aux prises avec une pénurie de main-d’oeuvre, c’est moins à son usine de Binh Duong qu’à celle de Pointe-aux-Trembles. Mexicaine d’origine, Veronica est notamment responsable de la formation d’une cinquantaine de travailleurs d’Amérique latine engagés dernièrement. La compagnie espère bientôt pouvoir lui trouver également de nouvelles recrues au Maroc. « Ce sont des gens vaillants et c’est le fun de travailler avec eux », dit Étienne à propos de ces collègues venus d’ailleurs.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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