Des offres de tutorat controversées — et parfois non déclarées — en pleine grève

Sans fonds de grève pour payer leurs factures, des enseignants proposent leurs services de tutorat et de gardiennage, parfois à des élèves de leur propre école. Le Devoir a répertorié des dizaines d’annonces du genre sur Internet, une pratique dénoncée par certains collègues et parents — et qui ne fait pas l’unanimité auprès des syndicats.

« Nous sommes plusieurs parents à avoir été contactés par la professeure de nos enfants. Je sais qu’elle l’offre gentiment, mais j’ai quand même trouvé que ça manquait de solidarité pour le mouvement », raconte une mère dont le garçon fréquente une école du Centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys. Par crainte de représailles, elle a requis l’anonymat avant de témoigner de la situation.

Depuis qu’elle a reçu ce message, cette mère est déchirée. Comme plusieurs parents, elle souhaite que l’éducation de son enfant ne prenne pas de retard. Mais elle estime aussi que de payer la professeure de son fils pour du tutorat va à l’encontre du principe de la grève générale illimitée déclenchée par la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). « C’est du travail “non déclaré” qui risque de faire perdurer le conflit. Et qui crée non seulement une iniquité entre les enfants dont les familles peuvent payer pour du tutorat et ceux qui n’ont pas les moyens, mais aussi entre les professeurs. »

C’est du travail “non déclaré“ qui risque de faire perdurer le conflit, et qui crée non seulement une iniquité entre les enfants dont les familles peuvent payer pour du tutorat et ceux qui n’ont pas les moyens, mais aussi entre les professeurs

Les annonces proposant ce type de services se sont multipliées ces derniers jours sur les réseaux sociaux, a constaté Le Devoir

« Je suis enseignante au primaire, et dû à la grève, j’ai beaucoup de temps présentement ! Je suis disponible pour garder vos enfants et/ou faire du tutorat. Je peux me déplacer partout à Montréal ! » indique une enseignante du Centre de services scolaire de Montréal sur Facebook. 

« Entre mes blocs de piquetage, j’aimerais offrir du tutorat à domicile, mais ce, seulement pendant la grève, car mes disponibilités pour l’année régulière sont déjà comblées », peut-on lire sur la page d’une enseignante du Centre de services scolaire des Portages-de-l’Outaouais, qui invite les gens à partager sa publication. 

Le Devoir a contacté des enseignants qui affichent publiquement leurs services afin de connaître leurs tarifs et de savoir s’ils offrent un reçu permettant aux parents de déduire ces frais de leurs impôts. La plupart nous ont proposé des tarifs allant de 25 à 40 $ l’heure, payés comptant ou par virement, majoritairement sans facture.

« Un manque de solidarité »

Enseignante au Centre de services scolaire des Patriotes, Geneviève Gravel n’a pas hésité à faire savoir à l’une de ses collègues qu’elle désapprouve qu’elle soit tutrice pendant la grève. « C’est carrément un manque de solidarité », estime-t-elle. « On va dans les manifestations et on fait valoir nos points, puis pendant ce temps-là, eux, se font de l’argent un peu sur notre dos. Et au final, ils vont profiter de tous les avantages que nous, on va avoir payés pour manifester. […] Je trouve ça insultant. »

Mère de famille monoparentale avec trois enfants, elle raconte avoir de son côté pris des arrangements avec sa banque pour passer financièrement au travers de la grève. « J’ai confronté ma collègue et sa réponse a été : “ben, faut ben que je paye mes factures”… Moi, je me sacrifie, pis je vais m’endetter. Pis eux, pendant ce temps-là […], ils ne sont pas en train de nous aider, ils sont en train de nous nuire », estime Mme Gravel.

De nombreux grévistes représentés par la FAE veulent minimiser les effets de la grève sur leur budget. Rappelons que les enseignants en grève sont sans revenu, car leurs syndicats ne sont pas dotés de fonds de grève. 

Clémentine Larochelle fait partie des enseignants qui ont publié une annonce offrant des services de tutorat. « Je me retrouve maintenant sans salaire pour un temps indéterminé, même si les comptes continuent de rentrer. Je retourne donc à mes anciens amours, l’aide individuelle en mathématiques », peut-on lire dans la publication qu’elle a partagée dans un groupe de citoyens de la ville où elle habite.

L’enseignante mentionne être sur la ligne de piquetage tous les matins depuis le déclenchement de la grève, mais se retrouver avec du temps libre en après-midi dans une période de précarité financière. « On reçoit 50 $ pour trois heures et 30 minutes, j’ai beaucoup de collègues qui ne savent pas comment ils vont survivre, qui sont en panique totale », témoigne-t-elle en entrevue. « Avant de faire l’annonce, j’ai parlé à mon syndicat, et on m’a dit que c’était correct, surtout que j’offre mes services dans une autre ville que celle où j’enseigne. »

Avant de faire l’annonce, j’ai parlé à mon syndicat, et on m’a dit que c’était correct, surtout que j’offre mes services dans une autre ville que celle où j’enseigne

Des syndicats partagés

Le message au sujet du tutorat qu’André Arsenault, président de la section lavalloise de la FAE, a envoyé aux 7000 grévistes de la région est clair : « C’est une question de solidarité. On demande à nos membres de ne pas faire ça. »

« Ce sont des questions qui ont été soulevées. Les gens étaient au courant au moment de voter. Le message clair : ne faites pas de tutorat, ne faites pas de gardiennage non plus des élèves pour que — justement, notre mission qu’on s’est donnée, de fermer les écoles, d’arrêter le service scolaire — , pour que le gouvernement agisse », indique M. Arsenault. 

« On comprend qu’il va y avoir des familles qui vont avoir des difficultés financières. Il y a peut-être des enseignants qui vont faire le piquetage le matin et essayer de se trouver un travail l’après-midi. Moi et mon épouse, on est enseignants : il n’y a plus de salaire du tout qui rentre. C’est possible que des enseignants décident de se trouver un autre travail. On le comprend, et pas de difficulté avec ça. »

« Par contre, quand c’est du tutorat donné à des élèves des écoles, on est dans une zone très, très grise. Parce que c’est un peu comme si certains profs passaient les lignes de piquetage et allaient donner le service qu’on a décidé de ne plus donner », estime-t-il.

La présidente de la FAE, Mélanie Hubert, rappelle pour sa part l’importance pour ses membres de « concilier la militance et le travail » lorsqu’ils choisissent d’occuper un autre emploi pendant la grève. « La grève est un choix politique, qui implique le fait de se mobiliser pour soutenir le comité de négociation. Il est alors primordial de participer aux activités de piquetage et les actions organisées par le syndicat ».

« Par ailleurs, rien n’interdit à une personne enseignante, membre d’un syndicat affilié à la FAE, de faire de la suppléance dans un établissement où le personnel enseignant n’est pas en grève. Il n’y a pas non plus de restriction pour une enseignante ou un enseignant d’exercer un autre emploi durant la grève. Mais la FAE ne se lancera pas dans une chasse aux sorcières contre ses membres. », précise Mme Hubert. 

La présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement-CSQ, Josée Scalabrini, a de son côté indiqué au Devoir ne pas vouloir « jouer à la police ».

« Si des enseignants ont eu la possibilité de donner de l’accompagnement à des élèves, ni l’employeur ni le syndicat ne vont jouer à la police », précise Mme Hubert, tout en rappelant l’importance des heures de piquetage. « En dehors de ces heures-là, une enseignante qui veut offrir son aide pour accompagner des élèves, si ce n’est pas avec l’employeur ou l’employeur qui lui a demandé, nous, on ne peut pas faire la gestion de ça. »

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