Elim Chan à l’OM: tout un spectacle !

L’Orchestre Métropolitain affichait cette semaine la cheffe originaire de Hong Kong Elim Chan, 36 ans, et nous avons eu droit, vendredi soir à la Maison symphonique à tout un spectacle musical, partagé avec son conjoint, le percussionniste Dominique Vleeshouwers.

Ce compte rendu a failli s’intituler « Le somptueux plat glacé d’Elim Chan », car à une époque où l’on parle, hélas, beaucoup de vengeance, la concordance de ce concert exceptionnel avec la disparition d’un musicien qui tenait en quelque sorte lieu de dinosaure de son métier, Yuri Temirkanov, nous tombe en quelque sorte du ciel.

Femme sur le podium

Explication. D’abord ne parlons pas de vengeance mais de revanche, mais n’oublions pas. Maintenant qu’hommage a été rendu au chef disparu jeudi, rappelons plus en détail cette « délicieuse » entrevue donnée par Temirkanov il y a 11 ans à Nezavissimaïa Gazeta. Non content de prétendre que voir une femme diriger un orchestre était chose « contre nature », les argumentaires soutenant le propos étaient que « l’essence du métier de chef d’orchestre est la force ; l’essence d’une femme est la faiblesse » et que « l’important étant qu’une femme soit belle, aimable, et attirante, les musiciens la regarderont et seront distraits de la musique ! ».

Temirkanov, comme le gourou de la direction orchestrale finlandaise Jorma Panula (en 2014) le disaient, beaucoup le pensaient. Si l’on avait besoin d’une incarnation de la stupidité de ces postures, elle était vendredi soir sur la scène de la Maison symphonique.

On ne parle pas avec Elim Chan, la déterminée, d’une cheffe qui « fait la job », qui donne le change ou fait passer une honorable soirée. On est là, à notre avis, bien bien au-dessus de Nathalie Stutzmann dont l’incroyable réputation nous paraissait, malgré une correcte prestation, assez surfaite lors de son apparition à la tête de cet orchestre. Seule Han-Na Chang approchait ce niveau-là, le niveau, soit dit en passant, que devraient avoir depuis pas mal d’années les chefs invités à diriger l’orchestre du planétairement fameux Yannick Nézet-Séguin qui, vu les positions qu’il occupe, pourrait attirer ici à bon compte absolument qui il veut. Nous pourrions avoir à l’OM un défilé de cadors et on a plutôt en moyenne des quasi-post-apprentis : on aimerait comprendre…

Changement, donc, de classe cette semaine avec cette bombe qui nous a fait connaître de manière tonitruante une passionnante oeuvre de notre siècle d’Anna Clyne, sorte de Nuit sur le Mont Chauve du XXIe siècle qu’elle nous a présenté avec une parfaite éloquence avant le concert. This Midnight Hour est très facile à écouter et à suivre : du cauchemar à l’éveil plus serein.

S’amuser en musique

La grande surprise fut le Concerto pour percussion de Peter Eötvös. Antidote absolu au prétentieux rituel expérimental de Nicole Lizée proposé à l’OSM il y a quelques semaines, avec son percussionniste se baladant ici et là avec son iPod et l’Orchestre émettant des bruits divers, la partition d’Etvös est détendue et très drôle. Le soliste parle à ses instruments (en hongrois). Aux sons correspondent des onomatopées. On a parfois l’impression d’assister à un « cartoon » avec un personnage en vrai. Dominique Vleeshouwers se balade, comme Colin Currie dans Lizée, mais il a tout mémorisé, s’amuse avec les instruments et les sons.

Dans le meilleur de l’oeuvre de Lizée l’interaction avec l’orchestre était plus « utile » et plus raffinée, alors que l’orchestre semble un peu plaqué ici, la prestation du soliste se suffisant quasiment à elle-même. Mais Eötvös réussi à calquer même les rites du concerto avec une fabuleuse cadence (notre photo) qui fait intervenir des percussionnistes de l’orchestre. Ce grand spectacle a suscité des rires et a été ovationné.

Elim Chan a été admirable aussi dans Shéhérazade et on comprend pourquoi l’orchestre l’a applaudie. Dirigeant la partition sans baguette, Chan a fait attention au respect des nuances dans le 1er mouvement, dont les crescendos étaient patients. Dans le 2e mouvement, abordé attacca, on admirait la beauté du hautbois, mais aussi de manière générale, la manière très naturelle de la cheffe de laisser couler la musique, par exemple en évitant d’appuyer sur la dernière note des phrases musicales. Cette classe se retrouvait dans le grazioso du 3e mouvement, jamais sirupeux ou surjoué (épisodes dolce). Dommage pour la coquille du hautbois cette fois, avant le récit du violon. Le Finale, avec l’épisode du naufrage, avait toute la hargne voulue et Yukari Cousineau a joué sa partie soliste avec justesse et poésie.

Durant tout le concert on a pu apprécier l’efficacité de la direction d’Elim Chan, qui trouvait le ton juste avec les gestes justes. Voilà donc une « diversité » bienvenue qui était là pour nous apporter un bonus artistique et pas pour cocher une case, faire acte de militantisme ou donner bonne conscience en pensant « compenser » pour la bêtise de pensées arriérées qui ont eu pignon sur rue il n’y a pas si longtemps.

Mille et un tambours

Anna Clyne : This Midnight Hour. Peter Eötvös : Speaking Drums. Rimsky-Korsakov : Shéhérazade. DOMNIQ (percussions), Orchestre Métropolitain, Elim Chan. Maison symphonique, vendredi 3 novembre 2023.

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