Émilie Simon joue avec les symboles

C’est le retour d’une enfant prodige de la pop française : huit ans après Mue, l’autrice-compositrice-interprète Émilie Simon revient avec Polaris, un nouvel album de chansons originales, concept et bilingue, dont elle a interprété en primeur quelques titres le 3 mars dernier au Gesù, à l’affiche de Montréal en lumière. Le Devoir a profité de sa présence pour prendre des nouvelles de la musicienne qui, vingt ans plus tôt, démontrait avec son premier album que la chanson française était bel et bien soluble dans la musique électronique.

Le retour sur une scène montréalaise d’Émilie Simon se justifiait d’abord par la tournée ES qui lui a fait parcourir l’Europe depuis plus d’un an. ES, titre de l’album par lequel elle revisite les chansons de ses fracassants débuts en 2002.

« C’est vrai que ce que je faisais était alors différent de ce qu’on entendait, confirme-t-elle. Même si je ne cherchais pas à faire un album avant-gardiste, j’étais un peu comme un ovni, à la croisée des chemins : je sentais que je faisais de la chanson française, mais pas purement. Il y avait des éléments de trip-hop, mais pas tout à fait. Ma musique était électronique, mais pas vraiment non plus. À l’époque, ça me paraissait une évidence de créer comme ça. » Et pourtant, elle fut l’une des premières à attirer la chanson française vers les musiques électroniques modernes. « Je suis contente de voir tant de femmes qui le font aujourd’hui et qui portent la casquette de productrice-réalisatrice puisqu’à l’époque, il n’y avait que des hommes qui faisaient de la musique électronique. »

Simon cherchait à souligner le 20e anniversaire de cet album marquant : « Si j’avais écrit ces chansons aujourd’hui, comment auraient-elles été présentées, imaginées, réalisées, en cette époque différente, avec de nouveaux moyens technologiques ? » Avec des timbres de synthés différents, ça saute aux oreilles. Et avec une chanteuse aussi différente : son interprétation, notons-le, semble mieux affirmée qu’à l’époque où Simon utilisait sa voix « comme un instrument parmi les autres. Elle était plus discrète alors — je suis toujours discrète, mais je pense que je prends ma place différemment. Ma personnalité a énormément changé, aussi — enfin, mon ADN, mon âme reste la même, mais la vie s’est chargée de me faire évoluer. »

En vingt ans, Émilie Simon a vécu aux États-Unis et habité le monde du cinéma en signant des bandes originales de films — à commencer par celle du documentaire oscarisé La marche de l’empereur (2005), signé Luc Jacquet. « Je pense que j’ai grandi en rêvant de musiques de film », dit Émilie, en précisant que La marche de l’empereur est venue à elle après que le réalisateur a découvert son premier album. « Ce mariage entre la musique et l’image m’a toujours fasciné, mais je n’avais jamais fait de démarches pour m’y investir. »

Or, après vingt ans de métier, Émilie Simon fusionne maintenant les mondes musicaux et cinématographiques dans ses projets : en octobre dernier, elle tenait le premier rôle (celui de la vampire Lily) dans son court métrage Phoenix servant en même temps d’ambitieux clip aux six chansons du mini-album du même nom. « Ça vous a plu ? », nous demande-t-elle. Ah oui : nous avons vu un hommage au cinéma, et à la musique, du réalisateur-compositeur culte John Carpenter, dans la couleur des images autant que dans celles de ses synthétiseurs millésimés 1980. « Je vois le lien, que je n’avais pas consciemment fait ! », répond-elle.

Polaris s’écoutera donc comme la suite de Phoenix, l’histoire de Lily qui se poursuit sur les ailes d’un tigre volant. « En partant, il y a un énorme progrès dans ma carrière : jusqu’à Phoenix, mes albums n’avaient pas d’histoire, pas de trame narrative, ils étaient toujours plus conceptuels. Or, avec Phoenix et ses textes en alexandrin, j’ai eu envie d’en raconter une, ce qui a influencé la création de Polaris », un album qu’elle a mis dix ans à terminer. « Je me suis rendu compte que j’étais très inspirée par les symboles — cette image du tigre ailé signifie beaucoup de choses pour moi —, et sa présence, comme celle du cosmos dans l’album, projettent tout de suite l’auditeur dans un univers. »

Ce mariage entre la musique et l’image m’a toujours fasciné, mais je n’avais jamais fait de démarches pour m’y investir.

On y cherchera une allégorie, une manière de déguiser des émotions palpables et vécues, mais lesquelles ? « On m’a posé cette question : quelle part d’expériences personnelles est dans cet album ? Il y en a, bien sûr, ces expériences sont la matière organique qui m’inspire à composer une mélodie, à écrire tout un album. Mais la séparation, entre l’expérience personnelle et le récit fantastique, se fait toute seule : plutôt que de dire les choses de manière réaliste et terre à terre, utiliser ces symboles donne une forme au propos, à mes sentiments. L’album porte sur le besoin de combattre ses démons intérieurs en priant qu’on nous en soulage. S’envoler sur le dos d’un tigre, ça parle plus que l’histoire derrière qui inspire la chanson. »

« Pour moi, chaque nouvel album est une exploration intérieure, un cheminement, confirme Émilie Simon. Une opportunité de se définir avec de nouveaux codes, ce que je suis aujourd’hui. La possibilité, aussi, de me libérer complètement de ce qui me rattache au passé. En tout cas, moi, c’est ce que j’aime faire, j’aime bien avoir l’impression de faire des albums très différents les uns des autres pour mesurer mon évolution. »

Polaris d’Émilie Simon est paru sur étiquette Végétal.

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