En Australie, les plaies de la colonisation sont encore vives chez les aborigènes


En Australie, le passé brutal de la colonisation a laissé ses marques. Encore aujourd’hui, les aborigènes font les frais d’un système où les inégalités sont ancrées : surreprésentation dans les prisons, espérance de vie plus courte, faible littératie… À la veille d’un référendum historique visant à donner, pour la première fois, une « voix » aux aborigènes et aux insulaires du détroit de Torres dans la Constitution australienne, l’espoir se tarit.

Hannah McGlade est issue du peuple aborigène Kurin Minang Noongar, de l’Australie-Occidentale. L’avocate spécialiste des droits de la personne et membre de l’Instance permanente de l’ONU sur les questions autochtones a accepté de nous rencontrer à Fremantle, en banlieue de Perth.

« La “maison ronde” est une ancienne prison où étaient notamment détenus des aborigènes jusqu’à la fin du XIXe siècle », souligne Mme McGlade en montrant au Devoir un édifice de pierres claires.

Dans l’océan Indien en face, à une quinzaine de kilomètres de la côte, se trouve l’île de Rottnest. « Les Noongar ont été violemment dépossédés de leurs terres par les Britanniques et réduits en esclavage. Ceux qui résistaient étaient incarcérés et envoyés jusqu’à cette île-prison, où beaucoup sont morts », raconte-t-elle.

Elle évoque aussi le sort d’enfants aborigènes enlevés de force à leurs familles pour être « assimilés », comme l’ont été de nombreux enfants autochtones canadiens envoyés dans des pensionnats.

Quand j’étais jeune, le racisme était décomplexé, ce qui est moins le cas aujourd’hui. Mais les aborigènes continuent d’être discriminés, d’être victimes d’inégalités.

« Il y a eu des progrès dans les dernières années. Quand j’étais jeune, le racisme était décomplexé, ce qui est moins le cas aujourd’hui. Mais les aborigènes continuent d’être discriminés, d’être victimes d’inégalités », relate celle qui souhaite qu’un changement durable s’opère et qui place notamment ses espoirs dans un référendum imminent.

Une place dans la Constitution ?

Samedi, près de 18 millions d’électeurs devront se prononcer — le vote est obligatoire en Australie — sur un projet communément appelé « The Voice ». Celui-ci vise à enchâsser dans la Constitution du pays la création d’un organisme consultatif indépendant, et permanent, qui deviendrait la « voix » des peuples aborigènes et des insulaires du détroit de Torres au Parlement.

« Cet organe n’aurait pas de pouvoir décisionnel ni de capacité de poser un veto. Ce serait une plateforme pour que les aborigènes puissent donner leur avis sur des politiques qui les concernent », explique Harry Hobbs, professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de technologie de Sydney.

Ce serait aussi la toute première fois que les aborigènes seraient mentionnés dans la Constitution australienne.

Or, les chances que cela se produise semblent minces. « Pour changer la Constitution, il faut recueillir une majorité de voix pour dans la population en général, mais aussi dans une majorité d’États », indique M. Hobbs. Et à quelques heures à peine du vote, ce n’est pas le scénario qui se dessine.

Longtemps en tête des sondages, le camp du Oui a perdu des plumes ces derniers mois. Selon le plus récent coup de sonde de la firme Roy Morgan, une majorité (51 %) d’Australiens s’opposerait à rouvrir la Constitution pour y reconnaître les peuples aborigènes, tandis que 44 % y sont favorables et que 5 % sont encore indécis. Et l’opposition à la mesure domine dans cinq États sur six : seul l’État de Victoria compterait une majorité de partisans de la réforme.

« Jusqu’à maintenant, il y a eu 44 tentatives de modifier la Constitution en Australie. Cela a fonctionné seulement huit fois », souligne M. Hobbs. « C’est le genre d’occasion qui ne se produit que rarement. Si le référendum échoue cette fois, il n’y aura pas de nouvelle tentative avant au moins 20 ou 30 ans », estime-t-il.

En pratique, le gouvernement travailliste d’Anthony Albanese, qui encourage la population à voter pour ce changement constitutionnel, pourrait instaurer « The Voice » par une simple loi. Mais le premier ministre australien a promis de ne pas s’engager dans cette voie si les opposants à la mesure l’emportent. « Ce serait, de toute façon, très différent. Un tel organisme pourrait être défait aussitôt qu’un nouveau gouvernement serait élu, ce qui ne serait pas le cas s’il était enchâssé dans la Constitution », note M. Hobbs.

Des inégalités enracinées

 

« Tout ce qu’on demande, c’est la création d’un groupe consultatif protégé par la Constitution. Il n’y a rien de menaçant là-dedans », fait valoir Jack Beetson, directeur de la fondation Literacy for Life, rencontré au parc de Parramatta, en banlieue de Sydney. Son organisation promeut l’enseignement de la lecture et de l’écriture auprès des adultes aborigènes qui en ont besoin.

Issu du peuple Ngemba, de la Nouvelle-Galles du Sud, M. Beetson estime que des politiques de réduction des inégalités ne peuvent être efficaces que si elles sont élaborées avec les personnes concernées — ce à quoi servirait précisément « The Voice ».

« Encore aujourd’hui, les aborigènes sont surreprésentés dans le milieu carcéral. Et c’est une tendance qui va en s’aggravant », note-t-il. Si les aborigènes ne comptent pour à peine 3,8 % de la population totale de l’Australie, ils représentent près du tiers de (31,8 %) des personnes en prison dans le pays.

Les données officielles démontrent aussi qu’ils ont moins accès à des soins de santé adéquats, souligne M. Beetson. Les aborigènes ont d’ailleurs une espérance de vie moyenne moins élevée que le reste de la population de l’Australie : elle est inférieure de près de 9 ans chez les hommes, et de 8 ans chez les femmes.



 

Pour Jack Beetson, l’épanouissement et l’autonomie des aborigènes passent entre autres par l’éducation : de 40 à 70 % d’entre eux souffrent d’un manque de littératie. « Avec la fondation Literacy for Life, nous avons mené des campagnes d’alphabétisation d’adultes, et les cours sont donnés par des tuteurs qui sont eux-mêmes issus de ces communautés. Ce qu’on observe, c’est une réduction significative de la criminalité », note-t-il avec espoir.

« Ça montre bien que les aborigènes sont les mieux à même de définir les politiques qui fonctionnent pour eux. C’est primordial de nous inclure » dans ces décisions, plaide M. Beetson.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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