En Ontario, le plafonnement des permis d’études fait craindre pour la vitalité du français

L’inquiétude est vive en Ontario face au plafonnement pendant deux ans du nombre d’étudiants étrangers acceptés au pays. La mesure fait craindre pour la santé financière des établissements francophones, ainsi que pour la vitalité des communautés en contexte minoritaire. Ottawa, qui reconnaît que les francophones pourraient être affectés, assure « chercher des mécanismes pour minimiser l’impact » de sa décision.

La province verra en effet le nombre de permis d’études octroyés baisser de moitié en 2024, selon des chiffres préliminaires avancés par le ministre fédéral de l’Immigration, Marc Miller. « C’est une menace pour les établissements. C’est une menace, aussi, pour les communautés qui les accueillent », a indiqué au Devoir Martin Normand, directeur des relations internationales de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC).

« Nous cherchons des mécanismes pour minimiser l’impact sur les institutions francophones hors Québec et sur les francophones des pays où nous avons déjà un faible taux d’acceptation », a assuré au Devoir la directrice des communications du ministère de l’Immigration, Assa Diop, soulignant que les provinces ont « un rôle à jouer ».

En vertu de cette mesure annoncée lundi, Ottawa prévoit accorder environ 360 000 permis d’études en 2024, 35 % de moins qu’en 2023. Le plafond pour chaque province sera modulé en fonction de la population de cette dernière ; la diminution du nombre d’étudiants internationaux se fera donc beaucoup plus ressentir « dans les provinces où la population d’étudiants étrangers a connu la croissance la plus insoutenable ».

En 2022, l’Ontario avait accueilli 51 % de tous les étudiants étrangers au pays, tous niveaux d’étude confondus, selon le Bureau canadien de l’éducation internationale.

Il est vrai que le nombre de demandes de permis d’études a « explosé dans les dernières années, et qu’il fallait agir », avance M. Normand. Mais les établissements postsecondaires francophones ontariens « comptent sur la clientèle internationale pour générer des revenus qui leur permettent de rester à flot », explique-t-il.

Plusieurs établissements francophones risquent ainsi d’être « fragilisés », confirme Mariève Forest, présidente de la firme de recherche sociale Sociopol. L’imposition d’un plafond « aura un impact majeur sur les finances de l’Université [d’Ottawa] », a réagi par écrit le dirigeant principal des communications de l’établissement, Ricky Landry, évoquant notamment « le gel des frais de scolarité » et le « sous-financement chronique de [sa] mission francophone », qui « exercent déjà une pression énorme sur les universités ».

Le directeur général du Regroupement étudiant franco-ontarien (REFO), François Hastir, espère que la situation démontrera « toute l’importante, partout au Canada, de ne pas se fier uniquement aux étudiants internationaux » pour le financement des institutions postsecondaires. Et, en Ontario, il est « important que le gouvernement prenne ses responsabilités » et « rattrape des décennies de sous-financement ».

Viser les « acteurs malveillants »

Le gouvernement provincial, chargé de répartir les quotas de permis entre les établissements, n’a pour l’instant indiqué comment sera effectuée cette distribution. L’ACUFC, qui accuse Ottawa de s’être « délestée d’une certaine responsabilité », déplore l’absence de « directives [fédérales] claires ». « Il n’y a rien qui enjoint le gouvernement [provincial] à attribuer une part équitable des permis d’études aux établissements francophones. »

« Il faut absolument qu’il y ait des mesures spécifiques aux francophones hors Québec pour s’assurer qu’on ne détruise pas les efforts que le gouvernement fédéral a mis jusqu’à présent pour attirer ces communautés-là au Canada », estime le REFO.

Le ministère fédéral de l’immigration, qui assure que l’immigration francophone demeure une « priorité », écrit envisager des « mesures spéciales », comme le développement d’un « projet pilote pour accroître l’attraction et l’accès des étudiants internationaux d’expression française aux institutions post-secondaires à l’extérieur du Québec », et « de manière plus générale, par une réforme de ses programmes ».

Plutôt que de s’attaquer aux francophones, Ottawa soutient vouloir cibler les « acteurs malveillants » qui n’accueillent pas bien les étudiants, que ce soit au niveau du logement ou bien des services d’accompagnement en santé mentale. 

La ministre provinciale des Collèges et Universités, Jill Dunlop, a elle aussi dit vouloir « réprimer [des] pratiques abusives ». Dans une déclaration écrite, elle avance que « certains individus malveillants exploitent [des] étudiants en leur faisant de fausses promesses ».

Selon Ottawa, qui précise que la décision finale sera du ressort des provinces, les établissements qui assurent des bonnes conditions à leurs étudiants ne doivent pas craindre une réduction significative des permis octroyés.

Mais les petites institutions francophones peuvent avoir une offre de services réduite par « manque de moyens », avance Mme Forest. Il ne faudrait donc pas qu’elles soient désignées de facto comme établissements « malveillants » à cibler. Un risque qu’on ne « peut pas exclure », selon M. Normand.

La vitalité des communautés menacée

Pour Mme Forest, la plus grande menace est portée à la « vitalité des communautés francophones », puisqu’une personne qui aura étudié en français au niveau postsecondaire aura plus de chances d’utiliser la langue de Tremblay le reste de sa vie, avance-t-elle.

Les immigrants francophones contribuent également à « remédier à la pénurie de main-d’oeuvre dans des secteurs importants », défend M. Normand. Il juge la mesure « en contradiction flagrante » avec la nouvelle mouture de la Loi sur les langues officielles, et la Politique en immigration francophone. Dévoilée la semaine dernière, elle vise notamment à attirer plus d’étudiants étrangers francophones à l’extérieur du Québec.

« La mesure [du plafonnement] n’attaque pas directement les francophones, mais la façon dont elle va se déployer pourrait avoir des conséquences imprévues sur les francophones », prévient-il.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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