«Être ado»: cinq ans dans la vie de dix ados

C’est un projet documentaire d’une ampleur inédite au Québec : une équipe de tournage a suivi dix jeunes pendant cinq ans, de leur entrée au secondaire jusqu’à la remise de leur diplôme. On les découvre tout petits, enfants, et on les voit devenir de jeunes adultes. On rit, on pleure, on voudrait parfois les serrer dans nos bras. Ou leur donner une petite tape sur les doigts quand ils font une bêtise.

Le Devoir a visionné le premier des 12 épisodes avec les artisans de la série il y a quelques jours, dans une salle à Télé-Québec. On a entendu des « oooh », des « aaah », et quelques larmes ont été versées. Les jeunes étaient fiers de se voir à l’écran. Et d’avoir persévéré durant les cinq années de tournage, entre les années 2018 et 2023.

« Vous avez été audacieux de relever ce défi-là. C’était tout un engagement de mener ce projet », a dit Nadine Dufour, vice-présidente des contenus à Télé-Québec — où Être ado prendra l’antenne à compter du 11 janvier 2024.

Cette série hors de l’ordinaire a nécessité une volonté sans faille des dix jeunes, de leurs parents et de toute l’équipe de tournage. La réalisatrice, Marisol Aubé, l’idéatrice du projet, Ève Déziel, et les autres membres de l’équipe ont eu accès à l’intimité de ces adolescents sur une période rarement vue dans un documentaire québécois.

« Ils se sont confiés au-delà de ce qu’ils avaient imaginé, comme s’ils avaient oublié la caméra. Mais s’ils ne sont pas à l’aise qu’une scène soit diffusée, on ne la met pas à l’écran », explique Ève Déziel.

Le premier épisode recèle quelques perles d’ados. « Les gens me gossent, je les trouve stupides. » « Je ne me trouve pas très jolie. Une fois sur dix, je me trouve pas pire. » « What the fuck, man ? » En général, les participants font tout de même preuve d’une étonnante maturité.

Les dix ados découvrent leur sexualité, leur identité, leurs forces, leurs faiblesses. Ils traversent des épreuves. Une pandémie, par exemple. Et d’autres coups durs : deuil d’une cousine dans des circonstances tragiques, deuil d’une famille unie, deuil d’une santé parfaite, deuil d’une ancienne vie dans un pays où a éclaté la guerre. Ils sont forts, ces jeunes. Certains diraient qu’ils sont « résilients ». Attachants, aussi.

Métamorphoses en direct

 

« La série nous a amenés à faire une grande réflexion sur nous-mêmes et sur nos vies », dit Andreh, arrivé au Québec à l’âge de huit ans avec sa famille, en 2014, après avoir fui la Syrie en guerre.

Dans le film, il raconte qu’au milieu des bombes et des trous de balle dans les murs en Syrie, il craignait surtout de perdre son ordinateur portable — et de ne plus pouvoir continuer de jouer à Fortnite. Andreh s’était coupé de ses émotions pour survivre au choc de la guerre. Il réalise aujourd’hui l’ampleur de son traumatisme d’avoir quitté une vie confortable, en banlieue de Damas, pour repartir à zéro dans un petit appartement à Saint-Laurent, dans le nord de Montréal. Il n’a même pas un tiroir à lui pour ranger ses affaires.

Les participants viennent de milieux différents : de la banlieue, de la campagne, de familles aisées, de la classe moyenne ou ouvrière. Ils ne se sont jamais rencontrés durant le tournage (sauf deux d’entre eux, qui sont des amis). Ils n’ont pas eu accès aux images pendant les cinq années du projet. Ils ont fait connaissance dans un chalet, au mois d’octobre. Ils ont vu ensemble les cinq premiers épisodes de la série.

Les images montrent la métamorphose physique et mentale qui survient entre le début et la fin du secondaire : « L’adolescence, c’est du “testage”. Tu testes tout. T’essaies des nouvelles affaires », dit un des jeunes dans le film.

Avec leurs broches dentaires, leurs moustaches molles, leurs bras trop longs ou leur acné occasionnelle, ils sont adorables.

 

« Je me vois à l’écran à 12 ans et je me dis : “Ce n’est plus moi” », témoigne Rachel-Andrée, qui vit à Alma, au Lac-Saint-Jean, avec sa mère. Elle n’a aucun contact avec son père biologique. Sa figure paternelle, c’est son grand-papa. Rachel-Andrée raconte dans le film que le plus beau jour de sa vie, c’est quand son grand-père a guéri du cancer.

Des obstacles à surmonter

Noah, de Laval, vit aussi avec la blessure d’un père absent. Il a accepté de se confier à la caméra sur une période de cinq ans dans l’espoir que son père le voie grandir. Il rêve de devenir médecin.

Les jeunes parviennent toujours à surmonter les obstacles. Diabétique, Mika a hâte d’être capable de s’injecter lui-même de l’insuline. Émy parvient à se hisser dans un programme de sport-études en judo après un premier refus. Benjamin se relève après une commotion cérébrale. Ralenti lui aussi par une commotion — et une pandémie —, Loïc persiste à jouer au hockey même s’il estime ses chances de se rendre dans la Ligue nationale à « 0,09 % ».

Ashley Deborah, qui s’est retrouvée dans une classe d’immersion en français en débarquant à Montréal-Nord directement du Rwanda, prouve elle aussi l’extraordinaire capacité d’adaptation des jeunes. Mature, débrouillarde, elle redouble d’efforts pour un jour fonder sa propre marque de vêtements. Tout en rêvant de revoir son père, resté dans son pays d’origine.

Jean-Émilien, un garçon timide de la communauté innue de Mash­teuiatsh, au Lac-Saint-Jean, veut devenir le premier membre de sa famille à obtenir un diplôme d’études secondaires. Il craint de se faire intimider parce qu’il est différent des autres élèves. Il rêve de devenir policier, puis cuisinier. Son père est affaibli par la maladie. Comme la plupart des jeunes de son âge, il adore les jeux vidéo. Un peu trop, sans doute.

Victoria, elle, se lève à 5 h du matin pour s’occuper des chèvres dans une des fermes familiales, avant d’aller à l’école. Elle travaille presque tout le temps. Et elle adore ça. Elle mène une « vie de rêve » auprès de ses frères et soeurs, de ses parents, des chèvres et des chevaux.

Le projet d’une vie

En filigrane, on voit aussi le défi d’être parents. Ils les aiment, leurs enfants. Mais on les entend peu. Le film donne la parole aux ados. Ce sont eux, les héros du projet.

« On pense que cette série est une façon de rembarquer les jeunes dans la télé québécoise », dit Louis Morissette, de KOTV Inc., qui a produit la série. Il a dû insister pour que sa fille de 14 ans la regarde, mais elle est vite devenue accro.

Ce projet hors norme était un acte de foi : le producteur a trouvé un diffuseur trois ans et demi après le début de l’aventure. Pas moins de 150 jours de tournage et deux ans et demi de montage ont été nécessaires pour accoucher des 12 épisodes. « C’est le projet d’une vie. Un travail colossal. Un giga-casse-tête. Mais on y est parvenus », résume la réalisatrice Marisol Aubé.

Être ado

Une série de 12 épisodes de Marisol Aubé et Ève Déziel. À Télé-Québec à compter du 11 janvier 2024.

À voir en vidéo

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