Facebook perd des plumes auprès des jeunes, mais demeure une force dominante

Les jeunes, massivement responsables de l’ascension fulgurante de Facebook depuis sa naissance, n’ont pas de cadeau à lui offrir pour le 20e anniversaire de sa mise en ligne, qui sera célébré ce dimanche : ils sont de plus en plus nombreux à déserter cet espace virtuel.

« Quand je me promène dans les écoles, Facebook c’est une affaire de vieux ! », lance Emmanuelle Parent, directrice et cofondatrice du Centre pour l’intelligence émotionnelle en ligne (CIEL).

« Aujourd’hui, les jeunes sont sur Tiktok, Instagram, des espaces créés pour eux qui leur ressemblent. » Et c’est là le prix de consolation de Meta, propriétaire de Facebook, puisqu’Instagram lui appartient également.

L’Étude DGTL, de la firme Léger Marketing, menée auprès de 3046 Canadiens entre le 5 septembre et le 4 octobre derniers et publiée le 7 décembre, lui donne raison, faisant état en détail d’un exode des jeunes. 

Cette migration des jeunes, selon André Caron, professeur émérite à l’Université de Montréal et spécialiste en technologies de l’information et des communications, « a créé un choc chez Facebook. Ils ont dû se redéfinir parce que les parents, puis les grands-parents, l’ont réapproprié. La génération qui était là à 20 ans quand c’était lancé, ces gens-là ont maintenant 40 ans, 45 ans. Et les familles, ceux qui ont des enfants, veulent garder contact et sont maintenant les plus fidèles de Facebook. » 

« Ce n’est quand même pas demain qu’elle va disparaître », lance Maude Bonenfant, professeure au département de communication sociale et publique de l’UQAM et experte en réseaux sociaux. En effet, la plateforme compte toujours un peu plus de trois milliards d’abonnés. « La plateforme demeure, même si les pratiques de certains groupes d’âge évoluent. Les jeunes ne sont pas nécessairement sur la plateforme Facebook, mais peuvent utiliser le chat, par exemple. »

Facebook : un nouveau lieu de contact

L’explosion de Facebook après sa mise en ligne en 2004 s’explique par le fait que c’était le bon véhicule au bon moment. « À ses débuts, le web c’était tellement complexe, difficile à maîtriser. Facebook, la première chose qu’elle fait, c’est de simplifier beaucoup, beaucoup ce qu’on a besoin de faire pour partager quelque chose sur Internet », rappelle Philippe Beaudoin, chercheur en intelligence artificielle et fondateur de la nouvelle plateforme Waverly, qui est toujours en développement. 

Aussi, la plateforme permettait quelque chose de nouveau et d’extrêmement attirant : elle permettait de commenter et de commenter sur les commentaires, ouvrant au débat et à la discussion. « Quand on est humain, on parle souvent de nos besoins – manger, dormir, bouger – mais on a aussi besoin d’appartenance sociale. Facebook répondait vraiment à ce besoin-là. Ça aurait pu être une autre plateforme, mais eux l’ont bien réussi », évoque Emmanuelle Parent. 

Pierre Trudel, professeur de droit à l’Université de Montréal et expert en droit des médias et des télécommunications, souligne que Facebook « a procuré une sorte de tribune universelle dans laquelle chaque individu peut très facilement diffuser, communiquer, partager, interagir avec plusieurs personnes ou avec un seul individu et surtout de diffuser à la grandeur de la planète. Avant l’avènement de Facebook, c’était possible théoriquement, mais beaucoup moins accessible. »

Un géant qui impose son modèle d’affaires 

Mais aussi, ajoute Pierre Trudel, l’arrivée et l’explosion de croissance de la plateforme « a marqué une mutation considérable dans l’univers des médias, c’est-à-dire un déplacement radical de la capacité de monnayer l’attention des internautes. Facebook est un réseau social qui finance ses activités et génère des profits en utilisant, puis en captant les données qui sont générées par les individus. » 

« On est passé d’un univers de mass média à un univers dominé par les réseaux sociaux, des entreprises en ligne qui, essentiellement, fonctionnent selon une logique où il s’agit simplement de calculer ce qui attire l’attention et vendre ça au marché publicitaire, contrairement aux médias qui, eux, ont d’abord et avant tout pour mission de générer des contenus validés », précise-t-il.

« Facebook a été assez chanceux d’être le premier à la ligne de départ et de prendre une certaine avance sur les autres », note pour sa part André Caron. 

Maude Bonenfant abonde dans le même sens. « À partir du moment où il impose ce modèle économique et qu’il engrange énormément d’argent, il a pu s’imposer dans tout l’écosystème. » Puis, dit-elle, avec le téléphone intelligent et autres tablettes qui se sont répandus, « ça devenait de plus en plus facile et convivial d’utiliser ce genre de plateforme. Ça s’est adapté à nos pratiques, mais surtout nous avons adapté nos pratiques à ce genre de plateforme. »

Nuisance ou bienfait ?

Il n’est pas rare d’entendre des commentateurs accuser Facebook – et autres plateformes – de tous les maux, mais Emmanuelle Parent estime qu’il faut faire preuve de nuance. « Facebook a beaucoup aidé à permettre des relations qui n’auraient jamais eu lieu en face-à-face. Et c’est démontré que des groupes d’appui sur les réseaux sociaux, c’est vraiment bon pour le bien-être », note-t-elle en invoquant par exemple des groupes d’entraide en matière de santé ou de personnes aux identités sexuelles atypiques. 

À l’opposé, « il y a un risque de vraiment négatif. C’est appuyé scientifiquement qu’être derrière un écran, ça réduit l’empathie parce que tu ne vois pas la réaction de la personne en face de toi. Et notre communication n’est pas complète ; on n’a pas accès au non-verbal. On peut lire un message tout en majuscules, qui n’a pas d’emojis et déduire que cette personne est fâchée. On peut répondre avec plus d’agressivité et dire des choses qu’on ne dirait jamais en face-à-face, surtout pas à des étrangers. »

Philippe Beaudoin évoque aussi le côté obscur de la technologie. « Un des principaux problèmes quand on est si dépendant de Facebook pour notre communication, notre accès à l’information, c’est le fait que le fonctionnement de l’algorithme soit super opaque, qu’il puisse changer du jour au lendemain, basé sur des besoins commerciaux. L’algorithme a un impact immense sur nous comme citoyen, comme société, sur notre capacité de faire rayonner notre culture. » 

Censure de l’information au Canada

Le Canada a découvert à quel point Facebook plaçait ses intérêts devant ceux de la communauté lorsque Meta a bloqué tout partage de nouvelles pour éviter de verser des redevances pour soutenir la production d’information.

Pourtant, rappelle Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM et spécialiste en économie des médias, à ses débuts Facebook cherchait désespérément à attirer les médias sur ses pages. « Assez tôt, ils ont tendu la main aux médias d’information pour les inviter à se créer des pages et à y déposer leurs articles pour permettre à leurs auditeurs et lecteurs d’avoir quelque chose de plus consistant, de commenter, de partager. C’était gagnant-gagnant. Plus Facebook avait d’utilisateurs, plus les contenus journalistiques voyageaient et ça amenait du trafic sur les sites des médias d’information. En retour, Facebook vendait de la publicité. C’est comme ça que, petit à petit, FB a repris le bon vieux modèle d’affaires des médias en permettant un ciblage plus pointu, plus raffiné, plus chirurgical. »

Le Canada n’est pas la seule juridiction qui cherche à faire participer la plateforme au financement des médias et, selon lui, Meta a déjà commencé à se désengager subtilement des nouvelles. « Partout ailleurs dans le monde, les gens liés à l’information disent que leurs contenus voyagent beaucoup moins bien dans Facebook. On a l’impression que Meta est en train de mettre le couvercle sur les contenus journalistiques parce qu’ils se rendent compte que c’est du trouble et que, pour vendre de la pub, c’est mieux des petits minous qui déboulent des escaliers que ce que s’est passé hier à votre conseil municipal. »

Maude Bonenfant ne cache pas son inquiétude à ce sujet. « Si la publicité commerciale peut nous influencer dans nos comportements d’achat, l’information peut aussi nous influencer dans nos idées politiques. Donc ça peut avoir une très grande incidence sur la démocratie, le système politique, les idées, l’idéologie en général », déplore-t-elle.

Resserrer les lois ?

Tous les experts interrogés s’entendent pour dire que les gouvernements doivent intervenir face à cette tactique. 

« On pourrait très bien imaginer que les lois au Canada prennent Facebook et les autres réseaux sociaux au mot, affirme Pierre Trudel. C’est-à-dire : “Vous nous dites que votre vocation c’est de permettre à tout le monde de partager les informations qui leur semblent pertinentes de partager ; par conséquent, vous ne pouvez pas, arbitrairement, décider d’en retirer certaines parce que vous estimez que c’est contraire à vos intérêts commerciaux”. 

« Autrement dit, il serait possible d’avoir une loi qui interdit à un réseau social de censurer pour d’autres raisons que l’application générale des lois criminelles contre la haine ou la propagande raciste ou la pornographie ou des trucs comme ça », poursuit-il, faisant valoir qu’avec sa position dominante dans le marché, Facebook est devenu l’équivalent d’un service public.

« Rien n’empêche les États de dire : “écoutez, vous êtes devenu un service public, ça vous confère presque une situation de monopole, mais il y a une contrepartie à ça. Vous devez agir de façon responsable justement parce que vous êtes un service public, que vous vouliez ça ou non”. » 

Jean-Hugues Roy renchérit, estimant que « la meilleure solution serait de forcer Facebook à avoir de l’information puisque Facebook est utilisé par une proportion quand même appréciable de la population canadienne ».

« Si la population ne peut même plus s’informer, qu’est-ce qui va arriver ? Qu’est-ce qu’on va devenir comme société ? », s’interroge pour sa part Maude Bonenfant.

« Déjà, on commence à voir toutes les dérives possibles de désinformation ou de la mésinformation. S’il n’y a plus du tout d’information de médias reconnus, il va falloir que, socialement, on agisse pour rétablir ce pouvoir. » 

Montée de nouveaux réseaux ?

Facebook est-il devenu indélogeable ? Maude Bonenfant ne le croit pas. « Éventuellement, s’il y a une alternative qui fonctionne bien, qui est facile d’utilisation, qui répond aux besoins des citoyens et citoyennes, je ne verrais pas pourquoi elle ne s’imposerait pas pour remplacer une plateforme qui, au final, est nuisible pour les citoyens et citoyennes. » 

C’est ce que croit Philippe Beaudoin, dont le futur réseau social Waverly « vise à encourager la curiosité des utilisateurs en leur permettant de faire des connexions qui sont plus riches avec les gens autour d’eux et les communautés qui sont importantes pour eux pour découvrir du contenu qui est plus riche, qui n’est pas juste du “clickbait” ». 

« Il y a une espèce de ras-le-bol aussi par rapport aux plateformes existantes, ce qui fait que oui, à mon avis, on va voir des choses émerger. Il y en a qui vont avoir plus de succès, d’autres moins, c’est certain, mais on va avoir un foisonnement qu’on mérite dans cet univers. »

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