Firesprite : les ex-employés dépeignent une “culture de la peur” – Actu

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Fondé en 2012 à Liverpool par d’anciens membres de Psygnosis/Studio Liverpool (WipeOut), Firesprite s’est toujours consacré à l’univers PlayStation. En 2013, au lancement de la PlayStation 4, le studio publie The Playroom, une démo technique mobilisant la PlayStation Camera et les fonctionnalités de la DualShock 4. De fil en aiguille, il se retrouve à plancher sur Run Sackboy! Run!, un endless runner publié sur mobiles et Vita, ainsi que les jeux PS VR Air Force Special Ops: Nightfall et The Persistence. Ce n’est donc pas surprenant si Sony Interactive Entertainment acquiert Firesprite en septembre 2021. L’équipe de Liverpool engloutit son petit frère Fabrik Games dans la foulée. Cette phase de croissance effrénée culmine avec la construction d’un luxueux local de 4 625 mètres carrés.

Une transition très compliquée

De l’extérieur, l’ascension fulgurante de Firesprite avait de quoi faire tiquer vu le pedigree respectable mais très modeste du studio. L’équipe se retrouve mobilisée sur Horizon : Call of the Mountain, qui doit absolument devenir la killer app du PS VR. En plus, les aventures d’Aloy se vendent par transpalettes, donc la marque trône parmi les joyaux de PlayStation. Une enquête d’Eurogamer révèle que cette phase d’expansion brutale s’est révélée être une bulle de sueur et de savon vouée à éclater, selon les témoignages d’employés ayant vécu le rachat très négativement.

Les équipes ont globalement appris le rachat en même temps que le grand public, à l’occasion du State of Play de septembre 2021. Une nouvelle accueillie avec “un enthousiasme prudent“, d’après les sources d’Eurogamer. La majorité des employés était fan de PlayStation, et si l’inévitable rigidification administrative à venir paraissait embêtante, les potentiels avantages (sécurité de l’emploi, budget accru) étaient suffisamment encourageants. Mais les travailleurs ont vite déchanté. Leur responsable RH, décrit comme “irremplaçable“, est malheureusement décédé durant la phase de transition. Avec 300 bouches à nourrir et la collision avec les nouvelles politiques RH amenées par PlayStation, la culture d’entreprise s’est retrouvée totalement pulvérisée face au stress et aux deadlines apportés par Horizon : Call of the Mountain.

Sans Horizon : Call of the Mountain, le PS VR2 aurait sérieusement manqué d'arguments à la sortie. Sony ne voulait donc pas envisager une quelconque déviation du plan d'origine.
Sans Horizon : Call of the Mountain, le PS VR2 aurait sérieusement manqué d’arguments à la sortie. Sony ne voulait donc pas envisager une quelconque déviation du plan d’origine.

Eurogamer dépeint une gestion des priorités chaotique, avec des projets internes fusionnés ou transfigurés, des employés ballottés d’équipe en équipe, et des postes superflus apparaissant de nulle part pour justifier, dans les bilans, l’embauche d’ingénieurs hautement spécialisés. Provoquant ensuite le gel des embauches, puis les licenciements que l’on connaît. “Sony a commis la pire erreur possible en achetant un studio, puis en le modifiant tant et si bien qu’il se retrouve dans une spirale infernale sans pouvoir terminer ses projets“, analyse un témoin.

Pendant ce temps, Horizon : Call of the Mountain se présentait comme un iceberg, avec Firesprite dans le potentiel rôle du Titanic. D’un côté, Guerrilla Games mettait la pression au studio anglais pour que sa franchise soit bien traitée. D’un autre côté, le management comptait honorer les demandes de la maison-mère. L’équipe Horizon a doublé en trois mois sans pouvoir correctement intégrer les nouvelles têtes. “L’équipe était sous pression, pas seulement pour livrer le jeu, mais aussi pour changer de plateforme et de système. […] L’échelle ne pouvait pas décroître, la qualité ne pouvait pas diminuer, et la date de sortie ne pouvait pas être repoussée.” Eurogamer affirme que Firesprite a dû cruncher pour atteindre ses objectifs sur la base d’un volontariat sous pression – personne n’a formellement exigé des employés qu’ils s’épuisent à la tâche, mais l’inflexibilité du projet a forcé les travailleurs à mettre les bouchées doubles.

La fin d’une époque

Dans la mêlée, Firesprite a perdu sa bonne humeur. Les co-fondateurs sont tous partis sauf un, y compris le grand patron Graeme Ankers, qui a discrètement quitté son poste en mai 2023. Certains témoins suggèrent que Sony a poussé les huiles dehors pour installer ses propres matons, s’appuyant sur des réunions d’entreprise où Ankers a continué, jusqu’au dernier jour, de plancher sur la stratégie à long terme de Firesprite. Un comportement incohérent pour un directeur sur le départ. Pour combler les trous, Sony Interactive Entertainment a transvasé des managers depuis leur studio de soutien XDev.

Les critiques les plus acides concernent ces anciens d’XDev. “La confiance a disparu“, “un bordel toxique inadéquat“, des “tyrans“, des “brutes” : les qualificatifs pleuvent. “Firesprite semble plus inquiet par son image publique que par les inquiétudes de ses équipes“, assène un témoin. Certains signalent même que deux employés seniors d’XDev ont été sérieusement accusés de discriminations sexistes et d’âgisme, instaurant une véritable “culture de la peur” au sein de l’entreprise. Treize plaintes internes ont été déposées. Si l’enquête de Sony évoque des “quiproquos“, Eurogamer affirme que plusieurs plaignant(e)s envisageaient de traîner leurs affaires respectives en justice, et que l’éditeur japonais a réglé ces conflits à l’amiable avec des compensations financières.

Cependant, d’autres témoins anonymes relèvent une expérience plus positive au sein de Firesprite 2.0, relevant par exemple “un vrai effort d’inclusivité” avec “des personnes d’une vaste gamme d’ethnicités, d’origines et d’identités de genre reconnues pour leur travail“. Une autre source mentionne qu’il est “compliqué” d’appréhender toutes les nuances de la situation, mais concède : “tous les jours, vous êtes épuisé dès le lever, et vous vous traînez au travail. Au-delà du burnout, les gens sont stressés parce qu’ils n’ont pas l’impression d’être soutenus.” Eurogamer dépeint un nouveau système RH chaotique où certains travailleurs doivent évaluer les performances de collègues qu’ils n’ont jamais encadrés.

Bref, malgré les quelques points positifs soulevés, le consensus pointe clairement vers une dégradation des conditions de travail, vu la pluie de commentaires acerbes sur Glassdoor et une quantité “alarmante” de départs volontaires ces derniers mois. Leur jeu Twisted Metal a été annulé. Pour se sortir de cette spirale infernale, les ex-employés recommandent à Sony de sérieusement réévaluer la culture d’entreprise de Firesprite pour éviter de purement et simplement détruire le studio à force de décisions bancales.

Sony n’a pas répondu aux sollicitations d’Eurogamer.

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