François Legault s’est-il trop impliqué dans les négociations avec le secteur public ?

En septembre, le premier ministre François Legault avait prévenu que l’automne serait chaud en raison des menaces de grève qui planaient dans le cadre des négociations entourant le renouvellement des conventions collectives du secteur public.

Avant la rentrée parlementaire, il avait montré de quel bois il se chauffait en commentant les positions des infirmières représentées par la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). 

« Les syndicats comme la FIQ veulent de la Labatt Bleue pour tout le monde, le mur-à-mur, la même augmentation », avait-il déploré.

Avec le règlement préliminaire intervenu avec le Front commun, qui représente 420 000 syndiqués du secteur public, M. Legault a mis derrière lui le plus gros morceau des négociations, où il s’est fait, de mémoire récente, plus présent que tous ses prédécesseurs.

La FIQ a d’ailleurs annoncé vendredi qu’un conciliateur avait suggéré aux parties une trêve médiatique jusqu’au 15 janvier, étant donné qu’une entente est hors d’atteinte dans les prochains jours.

« Il suggère que le gouvernement et la FIQ ne discutent pas dans les médias traditionnels », a indiqué la FIQ, qui compte 80 000 membres.

Une présence répétée

 

En novembre et en décembre, M. Legault a intensifié ses interventions. Il a notamment répété que le gouvernement était prêt à bonifier ses offres salariales.

« En échange de flexibilité, on est prêts à bonifier notre offre », affirmait-il fin novembre.

Puis, il a invité les enseignants de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) à cesser leur grève générale illimitée, ce qui lui a valu d’être accusé par les syndiqués de faire du chantage émotif. « On ne peut pas faire mal à nos enfants », a-t-il dit le 1er décembre.

Une semaine plus tard, il devançait un refus du Front commun en se montrant ouvert à bonifier ce qui était sur la table. « On est très ouverts sur le monétaire. »

Le lendemain, le premier ministre envoyait tout de même un message contradictoire aux syndicats. « Ça va brasser au cours des prochaines semaines », prévenait-il.

Il s’est ensuite avancé, mi-décembre, sur un retour en classe des enseignants de la FAE. « J’ai bon espoir que tous les enfants vont retourner à l’école dès lundi qui vient », a-t-il lancé avant d’être contredit.

Il a également affirmé que rien ne se réglerait avec les employés du réseau de la santé avant janvier. « Pour ce qui est de la santé, c’est très, très difficile », confiait-il le même jour.

Une présence inusitée

 

Deux anciens syndicalistes estiment que M. Legault a nui aux négociations avec le secteur public avec ses interventions.

Ancien directeur québécois du Syndicat canadien de la fonction publique, Marc Ranger croit que ces déclarations sont sans précédent. « Je n’ai jamais vu ça, autant de déclarations, et, en même temps, je n’ai jamais vu de négociations aussi publiques que celles-là », a-t-il déclaré.

M. Ranger, qui a été syndicaliste pendant 25 ans, croit que les interventions du premier ministre ont brouillé le message. « Il semblait y avoir une désorganisation, de l’improvisation », a-t-il noté.

Ex-président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Gérald Larose est aussi étonné de la place que M. Legault a occupée. « Les premiers ministres que j’ai connus, et j’en ai connu cinq, n’intervenaient pas dans la négociation. S’ils intervenaient, surtout, ils ne perturbaient pas le processus de négociation. »

Selon M. Larose, au cours des 16 ans où il a présidé la CSN, les négociations étaient menées par le président du Conseil du trésor. Le premier ministre tranchait pour les derniers arbitrages. « Les premiers ministres se gardaient une réserve », relate-t-il.

Les déclarations de M. Legault ont fait se braquer les syndicats, a affirmé M. Larose. « Ça a été un grand amateurisme », a-t-il dit.

L’adulte dans la pièce

Marc Ranger a constaté que les négociations ont progressé dès l’instant où les déclarations publiques ont cessé. Il y voit le produit du travail du conciliateur nommé à la demande du Front commun intersyndical.

« Le conciliateur a dû passer des messages très sévères pour dire : c’est assez, silence radio. »

Pour Gérald Larose, le mérite revient à la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel. « La seule qui a sauvé les meubles, c’est Sonia LeBel, qui a quand même réussi à mettre de l’ordre. C’était l’adulte dans la pièce. »

Selon lui, la présidente a évité que M. Legault torpille les négociations avec sa déclaration selon laquelle rien ne serait réglé en santé avant janvier. « Il aurait fait basculer le momentum si Mme LeBel n’avait pas repris le collier pour dire : non, non, non, on fait son travail aux tables », a-t-il indiqué.

M. Ranger croit que le premier ministre a tenté de jouer la carte de l’opinion publique, une stratégie qui s’est retournée contre lui. « Ces maladresses, quand on regarde ça froidement, ont un peu joué en faveur des syndicats », a-t-il affirmé.

Dernière étape

 

Marc Ranger croit que le gouvernement s’est toutefois enlevé de la pression dans ses discussions avec la FIQ en s’entendant avec le Front commun, qui représente également des infirmières. « Le gouvernement  a l’avantage de démontrer sa capacité d’obtenir des règlements dans un contexte difficile. »

Il croit toutefois que les infirmières vont continuer de bénéficier de l’appui de l’opinion publique. Gérald Larose fait le même constat, et ajoute que cet avantage devrait continuer d’influer sur les discussions avec les infirmières.

« Les gens reconnaissent que c’est un travail qui est très difficile, alors moi, ça me surprendrait que le gouvernement tire un bénéfice de la prolongation de la négociation », a-t-il dit.

La FIQ, qui attend une réponse à sa dernière proposition, a mis de côté la menace de recourir à la grève durant la trêve médiatique annoncée vendredi.

Comme les négociations avec la FIQ risquent de se prolonger jusqu’en janvier 2024, M. Legault a encore quelques jours pour décider combien de Labatt Bleue il offrira.

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