Fuir la terreur de l’occupation russe, puis apprivoiser l’exil

L’autocar vieillot apparaît sur la chaussée mouillée, seul dans l’obscurité. Il est quatre heures, en cette nuit de décembre, et le quai numéro cinq de la gare de l’Est de Varsovie s’anime dans une capitale polonaise endormie. Sous la pluie froide, à travers les vitres ruisselantes, on aperçoit des silhouettes engourdies qui se lèvent. Enfants, vieillards, jeunes, familles : ce sont des rescapés de la guerre et de ses bombes, mais aussi d’une autre violence, plus sournoise, faite de répression et d’exactions. À bord, une quarantaine de réfugiés ukrainiens viennent de fuir des territoires occupés militairement par la Russie, deux ans après l’invasion lancée par Vladimir Poutine

Un homme d’âge mûr descend les marches, appuyé sur des béquilles. Puis, peu à peu, c’est tout le bus qui se vide. Des landaus, un fauteuil roulant, des bagages. Un garçon flottant dans son long manteau jaune fixe le sol de ses yeux bouffis ; une dame âgée, le pas lourd, traîne petit sac et bouteille d’eau, uniques effets personnels de son périple. Le ronron du moteur fend le silence de la petite foule, muette de fatigue, qui se dirige vers un aménagement de tentes humanitaires blanches, un grillage tout autour. C’est là, dans ce centre d’accueil temporaire administré par le Norwegian Refugee Council (NRC) depuis mars 2022 qu’ils font leurs premiers pas en exil, à l’issue d’un itinéraire des plus singuliers. La ligne de front, qui s’étire sur plus d’un millier de kilomètres, où font toujours rage de violents combats, reste infranchissable. Alors un éprouvant voyage de quatre jours s’impose, d’abord en traversant les territoires ukrainiens occupés par Moscou, puis en roulant de la Russie jusqu’en Biélorussie, avant de franchir, enfin, la frontière de la Pologne, celle de l’Union européenne.

Dans la tente de réfugiés, le sol s’emplit de bagages. On y boit une boisson chaude, en attendant d’être pris en charge par un ou une bénévole. Entre fatigue et méfiance, peu osent se confier. Comment affronter le vertige de tout quitter, après avoir vu ses repaires pulvérisés ? Après l’angoisse de la vie à l’heure russe, le plongeon dans l’inconnu. Souvent dépourvus de ressources et, pour la plupart, n’ayant jamais mis le pied à l’étranger auparavant, ils fuient l’Ukraine pour la première fois depuis le 24 février 2022.

Une situation intenable

 

À l’extérieur des tentes, un petit groupe enchaîne les cigarettes, un moment de répit avant de reprendre la route. Varsovie, avec ses deux aéroports et sa kyrielle de liaisons ferroviaires, reste un centre de transit névralgique. Les uns souhaitent se rendre plus à l’ouest, notamment en Scandinavie, d’autres, moins nombreux, tenteront de refaire leur vie en Pologne. Pour Nikolaï, de son nom d’emprunt — beaucoup comme lui ont souhaité garder l’anonymat, par crainte de représailles pour leurs proches laissés derrière —, ce sera l’Allemagne. Long manteau sur le dos, barbe naissante, lui aussi a connu la « guerre avant la guerre », celle du Donbass, entamée il y a maintenant dix ans. Donetsk, sa ville natale de l’Est ukrainien, est tombée sous le contrôle des séparatistes pro-Russes soutenus par Moscou en 2014. « Si je suis resté aussi longtemps là-bas, c’est pour m’occuper de ma grand-mère, malade. Récemment, un bombardement a frappé tout près de chez moi, les fenêtres se sont brisées. La situation n’est plus tenable. » 

À la loterie des bombes s’ajoute aussi le marasme d’une économie locale qui périclite. Des dizaines de milliers d’Ukrainiens ont déjà fui les zones occupées par l’armée russe, soit quelque 20 % de la superficie de l’Ukraine. À l’automne 2022, Moscou y avait tenu des référendums factices afin d’entériner l’annexion, au mépris de tout droit international, des régions conquises dans le sud et dans l’est : Kherson et Zaporijjia, ainsi que Louhansk et Donetsk.

Oleksandr, un homme au visage affable, se montre loquace. Une forme de soulagement, après deux ans de privations et de persécutions ? L’homme de 44 ans, rencontré au petit matin, relate sans retenue la terreur que faisaient régner les forces d’occupation. Celle des soldats russes qui sillonnaient les rues, de ces interrogatoires insistants, de ces menaces à la pointe de fusil où il fallait « dire du mal de l’Ukraine », sous la contrainte d’une caméra. Sa ville, Kakhovka, située dans la région de Kherson, fut parmi les premières localités à passer sous le contrôle militaire de Moscou, en février 2022. « Quand les Russes sont arrivés, certains les ont acclamés, mais ils ont vite déchanté. Après le couvre-feu, il pouvait arriver que les Russes tirent dans les fenêtres s’ils voyaient de la lumière. »

Sa vie, Oleksandr la destinait à cultiver son lopin de terre, au milieu de ses poules, ou à travailler à l’usine de fenêtres des environs. « Aucun membre de ma famille ne voulait partir de son plein gré. C’est notre pays, après tout, pourquoi devrions-nous le quitter ? » C’est pour éviter que sa maison bien-aimée soit pillée par l’armée russe qu’il a voulu y demeurer en dépit des bombardements. Mais est venu un moment de bascule pour Oleksandr. Lorsqu’il évoque le modus operandi de l’appareil tortionnaire russe, largement documenté depuis la libération de certains territoires par Kiev, les larmes lui montent aux yeux. Un proche à lui en a fait les frais, en septembre dernier : « On lui a électrocuté les parties génitales. Après cela, je n’avais plus la force de rester. »

Sa première tentative de fuir se solda par un échec. « Comme j’avais refusé de devenir citoyen russe, on m’envoya en prison », poursuit l’homme d’un ton posé. Douze jours dans les geôles de l’envahisseur durant lesquels Oleksandr assure « ne pas avoir été particulièrement maltraité ». « Sauf qu’ils ont fouillé dans mon téléphone et découvert mes tendances pro-ukrainiennes. Ils ont voulu que je passe le test du détecteur de mensonges. » L’angoisse pour Oleksandr, car il collabore alors avec l’armée ukrainienne, en catimini. Se faire démasquer par les hommes de main du Kremlin, c’était risquer la mort. « Par miracle, la machine s’est brisée. Ils m’ont ensuite forcé à faire mes documents russes ; refuser c’était risquer la torture. » Derrière cette délivrance forcée de passeports se cache un objectif de russification évident. L’accès aux médicaments est lui aussi conditionnel à la détention de papiers russes, tandis que le système d’éducation a été mis  au service de la propagande du Kremlin.

Quand l’espoir s’enlise

À la gare de l’Est, l’un des derniers points d’aide encore en fonctionnement en Pologne, l’accueil des réfugiés ne tient qu’au dévouement de la poignée d’humanitaires. La plupart bénévoles, ils montent la garde dans le centre d’accueil du NRC, souvent nuit et jour, à rebours d’une lassitude qui va croissant au sein des populations en Europe. « Tout cela repose entièrement sur les ONG et la société civile, l’État se détourne de ses obligations », regrette Kajetan Wróblewski, membre de l’organisation Asymetryści, qui aide à la relocalisation des exilés à la gare routière.

Les flux se sont certes taris, par rapport aux premiers mois de la guerre, mais la détresse n’a pas pour autant disparu. Pis, ces derniers temps, de plus en plus d’individus vulnérables ont fait leur arrivée à la gare de l’Est, « y compris des personnes malades ou handicapées », relève Agata Malec, coordonnatrice de Rubikus, un réseau qui organise, à distance, le transport de réfugiés ukrainiens en provenance de territoires occupés ou de ceux restés en Ukraine libre. « Beaucoup ne quittent leur maison que lorsqu’elle est détruite. Souvent, des familles entières reportent leur départ parce qu’elles ne veulent pas laisser un proche qui a besoin de soins. Il y a aussi ceux qui n’ont pas eu connaissance au préalable de la possibilité de partir. » Après le sabotage du barrage de Nova Kakhovka en juin 2023, imputé à Moscou, le nombre d’exilés a bondi trois mois durant. « Un grand nombre de ces personnes ont perdu leurs biens dans les inondations qui ont suivi », précise Agata Malec.

Alors que la guerre entre dans sa troisième année, sur fond de contre-offensive ukrainienne qui s’enlise, l’espoir s’étiole. « Certains ont compris que la reprise des territoires par l’Ukraine ne se ferait pas de sitôt, qu’ils vont devoir construire leur vie ailleurs », explique Anastasiia Zhuravsk, psychologue mobilisée au centre du NRC, rencontrée sur les lieux, qui ajoute : « Beaucoup n’en peuvent plus de devoir cacher leur identité ukrainienne, voyant l’endroit qui les a vu naître se changer pour le pire. »

À la gare de l’Est, on côtoie aussi d’autres Ukrainiens, en moindre nombre, qui n’ont pas forcément vécu l’occupation. Olga Merkulova, une Kiévienne de 34 ans, s’assoupit sur un lit d’appoint, sa petite fille de deux ans, Mariem, sur ses genoux. La veille, une frappe russe venait de s’abattre dans son quartier. C’en était trop pour la jeune mère, qui quitte une capitale ukrainienne harcelée par la puissance de feu russe, en ce début d’hiver. Son choix de destination, la France, ne tient pas à grand-chose, peut-être y trouvera-t-elle du travail, en tout cas elle l’espère. « En Pologne, les perspectives sont limitées », dit-elle, alors qu’un million de réfugiés s’y sont déjà installés.

Il est midi, le centre se vide. Attablé en solitaire, Evgeniy, un jeune homme aux yeux brun foncé, s’apprête à bondir dans un bus pour l’Allemagne, où il compte rejoindre une tante. À 23 ans, originaire d’un village au sud de Kherson, il craignait surtout d’être enrôlé dans l’armée russe. « J’ai un ami qui combat dans les forces ukrainiennes, comment aurais-je pu me retrouver face à lui, dans le camp adverse, à lui tirer dessus ? Ça aurait été le comble de l’absurde… » Dans son village, sur la rive sud du Dnipro, la jeunesse a déserté, « seules les personnes âgées sont restées ». « Les maisons vides sont occupées ensuite par l’armée russe. En les voyant débarquer dans le village avec chars et fusils, j’avais la peur au ventre. Ils appellent ça une “libération”. Mais de quoi nous ont-ils libérés, à part nous enlever la vie normale, celle d’avant ? », ironise Evgeniy, déchiré à l’idée de s’être séparé de sa femme, restée sur place. 

Evgeniy se remémore d’autres scènes inattendues. Comme la fois où il s’est rendu compte que « tous les soldats russes ne sont pas forcément méchants ». Un jour, dans le village, « l’un d’entre eux, complètement saoul, s’est mis à pleurer, implorant le président Zelensky de faire quelque chose, en criant : “pourquoi je suis ici ?” » Les minutes filent, Evgeniy déroule son récit. Un bénévole s’approche, lui tape sur l’épaule, l’air pressé : « C’est l’heure d’y aller. »

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author