GTA 6 : au Royaume-Uni, les équipes de Rockstar craignent le retour du crunch – Actu

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Pour rappel, Rockstar Games avait été épinglé en 2018 par une enquête exhaustive du journaliste Jason Schreier, qui dépeignait en 77 témoignages un véritable enfer vidéoludique, entre semaines de 60 heures, heures supplémentaires non-rémunérées et management à la truelle essorant les petites mains jusqu’à plus soif. En 2020, le suivi révélait des améliorations notables. Preuve qu’une bonne enquête bien placée peut toujours faire son effet (à bon entendeur, salut). Mais depuis, le COVID a chamboulé les habitudes de travail, et la gestation de GTA 6 n’a fait qu’inéluctablement progresser vers la sortie. Et les périodes de crunch, assez logiquement, se manifestent toujours dans la dernière ligne droite pour serrer tous les boulons en urgence sans louper la date de sortie annoncée (autant pour satisfaire les fans que les investisseurs).

La menace fantôme

Tous les ingrédients sont donc réunis pour ressusciter le crunch chez Rockstar Games. C’est, du moins, la crainte des employés britanniques de l’éditeur, qui se sont mobilisés dès fin février avec le concours du syndicat IWGB (Independent Workers’ Union of Great Britain). Leur communiqué dénonce une “prise de décision à l’arrache” qui “soulève des inquiétudes quant à la bonne planification interne et à l’impact sur le bien-être“. “Comme d’habitude, nous n’avons pas été consultés ; nous, qui serons le plus lourdement impactés par le changement de politique interne. Parmi mes inquiétudes, j’ai peur de devoir travailler sur place jusqu’à très tard pour assurer la liaison avec les équipes internationales alors que je pourrais assurer tout cela de chez moi“, appuie un témoignage. Les salariés dénoncent également l’hypocrisie de l’entreprise, qui aurait précédemment promis en interne qu’il n’était pas question de retourner “aux vieilles méthodes de travail” et que le modèle hybride resterait une option.

De son côté, Rockstar défend son changement de politique par deux arguments majeurs : l’efficacité et la sécurité. Le second point est une réelle inquiétude. GTA 6 a été victime de graves fuites à plusieurs reprises : d’abord en 2022 avec un piratage de grande ampleur, puis l’an dernier, avec la diffusion prématurée de la première bande-annonce événement. “L’argument de la sécurité s’entend de bonne foi à cause des fuites. C’est un sérieux problème“, appuie un témoin interrogé par Aftermath. “Nous devons nous protéger autant que possible.” Toutefois, d’autres employés sont moins convaincus. “Peu importe notre organisation de travail, nous avons subi des fuites. […] Peu importe vos protocoles de sécurité, vous trouverez toujours des individus pour faire fuiter nos contenus puisque [GTA 6] est au cœur de l’attention.

Métro, boulot, métro

Quant à la productivité, l’argument de Rockstar convainc encore moins les forces vives. “Quand vous regardez notre précédent projet, [Red Dead Redemption 2], nous étions en présentiel mais nous travaillions avec nos autres studios répartis dans le monde. Donc, que vous soyiez sur place ou non, vous faisiez du distanciel… Vous travaillez avec énormément de personnes dans plein d’équipes différentes et une grande majorité ne sera pas sur votre lieu de travail.” Aftermath signale également que les versions PS5 et Xbox Series X|S ont été quasi-intégralement développées en distanciel, démontrant ainsi que la productivité n’a pas été impactée. En conséquence, les employés pensent plutôt que ce retour au bureau cinq jours sur cinq soit un vecteur de crunch. “Nous avons peur de retomber dans ce travers”, confie un employé anonyme. “J’ai traversé deux projets victimes de crunch. Le projet était extrêmement difficile. J’avais beaucoup moins de cheveux gris à l’époque… Nous avons combattu cette culture toxique et nous voulons préserver nos avancées.

Les employés britanniques craignent également que le retour forcé au présentiel soit un moyen de limoger sans frais des employés incapables de se plier aux nouvelles règles. La tolérance sur le distanciel a mené plusieurs équipiers à déménager ou réaménager leur vie en conséquence ; les nouveaux temps et coûts de trajet pourraient devenir insupportables sans vrai remède possible. “Si vous vous débrouillez pour que certaines personnes ne puissent plus travailler dans l’entreprise, elles n’ont pas d’autre choix que partir“, s’inquiète un témoin. “C’est moins coûteux parce que vous n’avez pas à verser d’indemnités de licenciements“, corrobore un autre.

Pour l’heure, les salariés de Rockstar et la direction se regardent en chiens de faïence. Les premiers guettent le premier signe avéré de crunch, les seconds veillent au grain pour mater les efforts de syndicalisation naissants. “Nous devons opérer discrètement car Rockstar applique une politique anti-démarchage qui nous empêche de partager des contenus syndicaux dans le studio. Grâce à nos prises de parole publiques, nous avons eu un paquet de nouveaux sympathisants. […] Nous espérons pouvoir nous syndiquer au Royaume-Uni […] afin de nous serrer les coudes et prendre des décisions qui, nous le croyons, aideront la compagnie sur le long terme en incitant les excellents travailleurs à rester pour produire plus de jeux historiques.” Malgré tout, le moral des troupes est dans les chaussettes. “J’ai l’impression que le management est très opportuniste, qu’ils ont profité de l’état actuel de l’industrie pour nous forcer à accepter leurs conditions, puisque nous avons peu de chances de retrouver un emploi dans l’immédiat“, explique un salarié.

La guerre froide entre salariés et direction risque de continuer encore longtemps vu le passif catastrophique de l’entreprise. Entre montrer patte blanche et tenir les objectifs, espérons que le management trouve une troisième voie qui satisfasse tout le monde.

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