Guerre et paix (bis) | Le Devoir

Le dernier vendredi scolaire avant les vacances des Fêtes a toujours eu des allures de rituel excitant. Comme dans le film culte La guerre des tuques quand, au début des années 1980, les jeunes d’une école primaire québécoise font des plans devant l’infini des possibles qui s’offrent à eux, sous les flocons. Côté rituel, on a dû repasser cette année pour des milliers d’élèves dont l’établissement d’enseignement est affilié à la FAE. Pour leurs dévouées enseignantes aussi, qui ont été contraintes de troquer ces festivités contre du piquetage. On a dû repasser pour la neige. En grève, elle aussi.

Le combat des profs n’est pas une affaire ludique de balles de neige. La tension montait depuis des lustres, il fallait donc s’y attendre. On a abusé d’elles. Oui, des femmes pour la plupart, surtout au primaire. On les a tenues pour acquises, on a sous-estimé la valeur de leur mission fondamentale et de plus en plus exigeante. Sans compter la pandémie qui a laissé des marques. « Les bonnes p’tites maîtresses d’école en ont eu assez de faire rire d’elles. Pas si facilement manipulables, finalement, les p’tites maîtresses… » ironise ma soeur, qui vient juste de quitter l’enseignement au primaire après 20 ans pour rebondir ailleurs, là où ses compétences sont jugées et récompensées avec justesse, enfin. Si vous saviez les histoires qu’elle me racontait et qui dépassent la fiction, sans lien avec ses études de quatre ans au baccalauréat en enseignement au préscolaire et au primaire…Des histoires prouvant que tellement d’enfants, tellement de parents ne vont pas bien. Silence radio devant ses appels à l’aide répétés. Triste pour les centaines d’élèves qui n’auront jamais la chance de bénéficier de son humanité et de ses grandes compétences.

Or, à quelques heures du réveillon censé être rassembleur et teinté d’espérance, j’avais le mandat de mettre du baume sur le coeur du lectorat. C’est comme ça que ça se passe dans le temps des Fêtes… Pendant que je cherche les fils roses auxquels m’agripper comme on espère la trêve en temps de guerre, seules les forces ordinaires de l’existence viennent à ma rescousse, éclairées par le professeur italien de 77 ans Carlo Ossola dans La vie simple, un brillant essai philosophique paru cette année aux Belles Lettres. Bonhomie, discrétion, placidité, affabilité, dévouement, loyauté, prévenance, tact, gratitude, souplesse, douceur font partie de ces vertus prônées par Ossola et dont il faudrait pouvoir se servir comme rempart contre la grogne de l’époque, pour le rétablissement d’une paix salutaire. Dans les négociations dans le secteur public au Québec, dans une moindre mesure, comme à l’échelle mondiale sur fond de guerre.

Le 8 août 1945, deux jours après l’attaque nucléaire sur Hiroshima, Albert Camus écrivait ceci dans le journal Combat où il était rédacteur en chef et éditorialiste : « Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. » J’y vois là, oui, comme un ordre tellement à propos encore aujourd’hui. Au moment où j’écris ces lignes, la neige a recommencé à tomber, source de lumière indéfectible pour réfléchir les rayons du soleil, me rappelant que l’ordre comme la raison, justement, finissent toujours par reprendre leurs droits. Le plus beau cadeau cette année serait de laisser gagner les enfants, de les (re)mettre au centre de tout, de penser à leur mieux-être, d’abord, en répondant à leurs besoins. Cette volonté devrait suffire pour prendre les meilleures décisions, rétablir la paix, si douce à leur coeur, au nôtre aussi.

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