Hommage à Bernard Descôteaux | Le Devoir


Bernard Descôteaux, décédé le 13 janvier, fut une figure marquante pour le directeur du Devoir, Brian Myles, et la rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard. Exceptionnellement, ils signent à deux cet hommage qu’ils auraient voulu repousser à l’infini.

Il se dégage rapidement un consensus mou, un genre dont Bernard Descôteaux était si friand, au moment de souligner sa contribution au débat public et à l’avancement du Devoir, sa maison, sa deuxième famille pour la vie. Décédé d’un cancer généralisé à 77 ans, il est dépeint comme un homme affable, courtois, d’un flegme légendaire. Une force tranquille dans un média qui a la réputation d’être dominé par la peur des lendemains qui déchantent tellement son histoire fut marquée par la nécessité. 

En ce sens, ce fut l’une des plus grandes réalisations de Bernard Descôteaux, directeur du quotidien de 1999 à 2016. Il aura projeté une image de calme et de patience dans une décennie marquée par l’avènement du « Web 2.0 » et l’inexorable érosion du modèle d’affaires traditionnel des médias de masse. Vous n’en trouverez pas pour dire qu’il avait un côté sombre, ou des défauts cachés. Bernard fut un homme intègre, sans malice, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir des aptitudes de fin stratège et de rusé renard. Ces talents se révélaient derrière des portes closes, dans les confidences en tête-à-tête.

Les grands discours ? Très peu pour lui. Comme rédacteur en chef, de 1990 à 1999, ou comme directeur, lorsqu’il succéda à Lise Bissonnette, il se fit le champion de l’accompagnement individualisé. C’est petit à petit, sans faire de bruit qu’il avança, tant bien que mal, un plan de relance du Devoir auprès d’investisseurs difficiles à convaincre.

Lors de son départ à la retraite, il avait laissé « une maison en ordre ». Le Devoir n’était pas tiré d’affaire pour autant, et des efforts de recapitalisation et d’accélération de la transformation numérique s’imposaient. Si Bernard n’avait pas préparé le terrain, avec l’appui du président du conseil d’administration de l’époque, le défunt Jean Lamarre, Le Devoir n’aurait pas les succès qu’on lui connaît aujourd’hui.

Bougie d’allumage des fêtes du centenaire, en 2010, avec l’appui de Michel Petit et des Amis du Devoir, Bernard aura permis de relancer une profonde relation d’admiration et de confiance entre les artisans du Devoir et la société québécoise. Mais de toutes les décisions stratégiques qu’il aura prises, la plus importante fut de résister au chant des sirènes de la gratuité.

Dès 1997, lors du lancement de notre site Internet (une idée originale du regretté Benoît Munger), il fut partie prenante de la décision de jeter les bases d’un modèle d’affaires basé sur l’abonnement numérique, avec l’appui du défunt Jean-Robert Sansfaçon, son comparse, et de Lise Bissonnette. Alors que tous les grands médias dans le monde se tournent aujourd’hui vers la contribution des utilisateurs (par l’abonnement numérique ou le don), cette décision fait de lui un précurseur, un qualificatif qu’il rejetterait d’emblée s’il pouvait répliquer.

Avec sa façade discrète et son calme légendaire, Bernard était très accessible. Pour de nombreux acteurs du monde journalistique, il fut un bon patron, un facilitateur ou un maître à penser. Quel solide mentor dont la première qualité était l’écoute, avant la distribution de ses judicieux conseils. On ne lui connaît pas vraiment de saute d’humeur — publique ! — et, s’il se retrouva souvent par son rôle contraint à effectuer des arbitrages, il s’avéra un brillant maître de l’art de ménager la chèvre et le chou.

Tous les midis, il participait aux réunions de production du Devoir. Homme de peu de mots, mais de mots percutants et justes, il égrenait parfois ses questions, qui faisaient changer le cours des choses. Tous les jours, il passait faire son tour dans la salle de rédaction avant le retour à la maison, pour jeter un oeil sur la « une ». Il y avait là la bienveillance d’un père professionnel s’intéressant au travail de ses artisans, mais aussi l’intérêt du premier journaliste du Devoir pour ce que son média avait à offrir aux lecteurs.

L’écriture des éditoriaux, un des nombreux rôles qui incombent aux directeurs du Devoir, n’était pas son sport favori. Il fallait voir son complice et ami Jean-Robert Sansfaçon, qui fut son rédacteur en chef, secouer les puces de Bernard en lui lançant, au terme d’une rencontre éditoriale quotidienne : « Allez, Bernard, c’est à ton tour ! Tu n’as pas écrit cette semaine ! » Sourire en coin — une de ses marques de commerce —, le directeur se prêtait de bonne grâce à cette tâche essentielle, et fut l’auteur de nombreux textes percutants témoignant de l’importance qu’il accordait à l’avenir du Québec et de ses institutions.

Bernard restera à jamais indissociable de la riche histoire du Devoir, sa deuxième famille après sa douce Marie et leurs enfants. À peine 24 heures avant de quitter ce monde sur lequel il laisse indubitablement sa marque, il écrivait à son entourage, s’excusant presque d’être arrivé à la fin de sa vie, qu’il a eue « bonne et belle » : « C’est dur de croire que le bout de la route approche. J’en aurais bien fait un autre grand bout avec vous, mais il faut faire ce que doit. »

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