Hommage dansé à Françoise Sullivan

On a chanté pour son centenaire l’oeuvreet l’esprit artistique de Françoise Sullivan. Mais qui a vu les danses, les chorégraphies, essentielles dans l’évolution de la danse québécoise, de cette artiste qui s’est consacrée ces dernières décennies aux arts visuels ? Dimanche, cinq danses reprennent vie, ainsi qu’une autre de la grande complice Françoise Riopelle. Une occasion de capter de visu si la rigueur et la grande liberté dont usait Sullivan, la chorégraphe, se réactualisent aujourd’hui, en huit danseurs de tous âges. 

« On a l’habitude ici de ne remonter que les chorégraphies qui ont eu un grand succès public », souligne le danseur Simon Renaud, 34 ans, qui touchera pour la première fois au travail de la pionnière québécoise de la danse contemporaine. 

« Le répertoire en danse est pour moi une grande question d’actualité. C’est sûr qu’il y a des moments, dans cette rétrospective Sullivan, où ça respire une autre époque. Mais dans le matériel, de l’intérieur, je vois des traces de ce qui provoquera la naissance des oeuvres de Jean-Pierre Perreault [décédé en 2002] et de Tedd Robinson [chorégraphe ontarien décédé en 2022 qui a beaucoup travaillé au Québec], pour qui j’ai pas mal dansé. » 

Ginette Laurin, créatrice retraitée d’O Vertigo, voulait reprendre Dédale. Une pièce qu’elle a beaucoup dansée et redansée, de 1978 à 1982, qui avait été créée en 1948 par Mme Sullivan.

« C’était vraiment une adaptation que Françoise faisait avec moi, se souvient Ginette Laurin. Elle m’a donné des consignes, et énormément de liberté pour les incarner. » 

« Françoise était très directe verbalement et conceptuellement dans ce qu’elle voulait. Mais elle ne savait pas nécessairement comment ça allait prendre corps. » Mme Laurin se souvient d’une partition rigoureuse, aux nombres de pas toujours exacts, où son souffle intense était la seule musique.

« Je devais m’y lancer avec une certaine violence, aller tout au bout, presque défoncer l’espace. Le souffle y donne une dimension viscérale. Je finissais étourdie », hyperventilée, se remémore-t-elle. 

« Je m’en souviens très, très bien, confie Mme Laurin, 69 ans. Si mon corps le voulait bien, je pourrais la danser à nouveau. J’aurais vraiment aimé la redanser, pour l’adapter à travers mon interprétation à tout ce qu’on a vu, comme chorégraphies, depuis… » 

« Mais mon corps n’est plus capable… » se désole celle qui souffre de douleurs chroniques dues à une vertèbre enfoncée, déformation naturelle, et à des années de danse par-dessus. Une crise récente de douleurs l’a obligée à se retirer de Dédale, que Lila-Mae Talbot reprend.

« C’est vraiment de la danse »

« Je tiens à nommer la grande rupture qui s’est opérée quand on s’est mis à travailler avec Françoise Sullivan, en 1978-1979, pour les premières fois », souligne Michèle Febvre, 81 ans. « Ça a été un grand bouleversement » pour les danseurs, dont certains étaient aussi de jeunes et futurs chorégraphes — Paul-André Fortier et Mme Laurin, entre autres.

« On arrivait d’une danse moderne assez corsetée, se souvient Mme Febvre, et Françoise, soudain, nous apportait une grande liberté, beaucoup d’improvisations. Et du plaisir, aussi. » 

« Elle nous disait de sentir les rythmes pour les rythmes, le corps pour le corps », dit celle qui a dansé alors Hiérophanie et Et la nuit à la nuit. Elle reprend maintenant Droit debout, une performance courte, « un exercice de présence », livré sur un texte lu à voix haute, presque un mantra, un rituel, qui sera dimanche récité pour la première fois par Françoise Sullivan elle-même. 

Michèle Febvre, qui a oeuvré aussi comme historienne de la danse, même si elle n’en retient plus l’étiquette, croit que les chorégraphies de Françoise Sullivan traversent le temps. 

« Comme l’initiation première de la majorité de ses danses vient des pulsions corporelles, la danseuse qui refait une pièce forcément la réactualise. » D’autres chorégraphies toutefois ont besoin d’être recontextualisées pour être bien saisies, estime Mme Febvre. 

Simon Renaud : « La danse de Sullivan est basée sur le mouvement pur. Aujourd’hui, si on regarde ce qui se fait dans le paysage chorégraphique, c’est encore radical. Pour un danseur, c’est libérateur. C’est vraiment de la danse », décrit l’interprète.

« Je suis curieux de voir si ce programme peut vivre ailleurs, être repris par un diffuseur de danse de création », se demande M. Renaud. « Et curieux de voir aussi si le milieu de la danse va venir voir » ces pièces qui depuis longtemps n’existaient que par images, photos et films d’archives, sans corps vivants. 

Daniel Soulières est maître de répétition de ce programme qu’interprètent Michèle Febvre, Paul-André Fortier, Ginette Laurin, Manon Levac, Isabelle Poirier, Simon Renaud, Lauren Semeschuk, Lila-Mae Talbot, le musicien Rober Racine et M. Soulières.

Hommage à Françoise Sullivan

À la salle Bourgie, le 21 janvier, à guichets fermés.

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