« Incarnez-vous ! », la puissante injonction de Jovette Marchessault


Une fois par mois, sous la plume d’écrivains du Québec, Le Devoir de littérature propose de revisiter à la lumière de l’actualité des oeuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.

S’installer à la campagne et vivre en bonne intelligence avec les animaux : beaucoup en rêvent. Dans les années 1980, la romancière et dramaturge Jovette Marchessault l’a fait. De plus, elle a écrit à ce propos. Et il y a des livres qui, dans les temps obscurs comme ceux que nous traversons en ce moment, brillent littéralement dans la nuit, scintillent sur notre table de chevet. Des livres qui ouvrent les perspectives, révèlent des horizons nouveaux. Des livres qui veillent sur nous en quelque sorte. Des cailloux blancs pour des forêts obscures est de ceux-là. 

Dans ce troisième roman de sa trilogie autobiographique, Jovette Marchessault met en scène Jeanne, une écrivaine, en dialogue avec Noria, son double fictif, son âme soeur. Au coeur d’une interrogation sur l’écriture et la fragilité humaine et d’une dénonciation des injustices et des violences de notre époque, Marchessault raconte l’Amérique du XXe siècle mêlant le monde terrestre et céleste à une mémoire millénaire. Ainsi, elle aborde notre chemin sur terre dans une perspective mystique et nous le donne à voir autrement.

Tout le parcours de Jovette Marchessault est la critique d’un monde ordinaire et convenu dont est empreint un certain réalisme contemporain allergique au spirituel et pauvre en mémoire. Peintre, sculptrice, romancière et dramaturge, celle-ci naît dans un quartier ouvrier de Saint-Henri en 1938. « Je suis d’origine céleste et je suis née à Montréal dans les années trente », racontera-t-elle plus tard.

Dans ce milieu aux métiers mal rémunérés, au chômage endémique et à l’humiliation qui en découle, un personnage va jouer un rôle capital dans sa vie : sa grand-mère d’origine autochtone. Entre l’âge de trois et six ans, la petite Jovette vit avec cette grand-mère à l’extrémité est de l’île de Montréal, sur les rives du Saint-Laurent, où elle découvre la beauté du fleuve et la richesse de la nature. Avec cette dernière, elle apprend notamment à connaître les herbes médicinales. 

Sa grand-mère l’initie également au dessin, à la peinture et lui transmet la joie d’exister. Elle devient pour l’enfant une guide spirituelle et artistique. La mère aux herbes, deuxième titre de la trilogie, la consacre comme une ancêtre mythique follement créatrice : « Grand-mère dessine des poules foncièrement heureuses, exaltées, en état de jubilation, de cogitation, de célébration. Des poules du commencement du monde. » C’est cette même grand-mère qui lui donnera le goût de lire. Quand Jovette revient habiter dans son quartier de Saint-Henri, elle reçoit en cadeau de celle-ci, à partir de l’âge de huit ans, un livre par semaine. 

Le voyage vers l’art

À 13 ans, après la mort de son père, et sa mère étant immobilisée par la maladie, Jovette Marchessault décide de quitter l’école pour travailler et contribuer aux revenus de la famille. Avec des femmes immigrantes, elle est embauchée dans un atelier de confection, premier d’une série de petits emplois mal payés. Durant cette période, elle plonge dans la littérature et devient une autodidacte passionnée. 

Passé la vingtaine, aussitôt qu’elle le peut avec ses maigres économies, elle monte dans un autocar Greyhound pour parcourir l’Amérique du Nord et piquer parfois des pointes vers le Sud. Ce sont les femmes latino-américaines avec qui elle travaille, dira-t-elle plus tard, qui lui donnent le goût de voyager.

En 1970, Jovette Marchessault commence une carrière artistique comme peintre et sculptrice. Elle se fait connaître pour ses sculptures de femmes telluriques qui représentent les gardiennes des lieux et les protectrices des femmes, des enfants et des animaux. Ses sculptures sont fabriquées avec des rebuts. Entre 1970 et 1979, une trentaine d’expositions solo de ses oeuvres auront lieu à Montréal, Québec, Toronto, Paris, Bruxelles. Elle participera à plusieurs expositions collectives à New York et à Vancouver. Elle situe son travail dans le cadre de l’art brut ou outsider art.

C’est au cours de cette même période que sa grand-mère meurt. Cette mort va la plonger dans une peine incommensurable. Elle prend alors une décision capitale : arrêter de peindre, quitter son emploi de nuit pour s’engager dans ce qu’elle appellera un processus de transmission. « Je crois que ce sont les arts visuels qui m’ont donné la force d’écrire. Avec la peinture et la sculpture, je me suis sentie immédiatement en contact avec un monde cosmique, spirituel, psychique, cellulaire et moléculaire », expliquera-t-elle.

Les voies nombreuses de l’écriture

En 1975, Jovette Marchessault fait une entrée remarquée sur la scène littéraire avec un roman : Comme une enfant de la terre, tome 1. Un crachat solaire, qui lui vaut le prix littéraire France-Québec. Dans ce roman, la narratrice voyage sur les routes de la Californie de Jack Kerouac, toujours dans les autocars Greyhound familiers, sur lesquels est peint un lévrier en pleine course (« je voyage dans le ventre d’un chien », écrit-elle). 

Kerouac est le frère souhaité, complice de revendications écologiques et autochtones qui préfigurent nos enjeux actuels : « Mon vieux Jack, veux-tu t’assoir au bord des champs de blé d’Inde verdoyants et écrire une lettre à King Kong. […] presse King Kong de revenir car nos forêts sont de plus en plus chétives, nos pommiers ne donnent plus de fleurs ; notre avidité a entamé le coeur de nos arbres, […] dis-lui que le vent qui souffle sur le lac Michigan rabat sur la terre amérindienne une terrible odeur de sang, d’entrailles, de corned-beef, de souffrances. » 

En 1980, elle publie un essai, Triptyque lesbien, dont le deuxième texte, Les vaches de nuit, est créé au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) par Pol Pelletier. C’est une révélation pour l’actrice, pour l’autrice et pour le public. Les vaches de nuit, texte vibrant et incantatoire, inaugure sa carrière de dramaturge, au moment où le théâtre au féminin est en train de prendre sa place sur les principales scènes du Québec. 

Au cours de cette même année 1980, Marchessault écrit sa première pièce, La saga des poules mouillées, qui fait sensation lorsqu’elle est créée au TNM en avril 1981, dans une mise en scène de Michelle Rossignol. Pour Jacques Larue-Langlois, critique de l’époque au Devoir, il s’agit d’un grand moment de l’histoire du théâtre au Québec. Suivra en novembre 1981 La terre est trop courte, Violette Leduc, mise en scène par Pol Pelletier au Théâtre expérimental des femmes.

La première pièce mettait en scène Laure Conan, Germaine Guèvremont, Gabrielle Roy et Anne Hébert. La deuxième pièce, qui porte sur la censure, nous fait découvrir la romancière française Violette Leduc, beaucoup moins connue. L’autodidacte en Jovette Marchessault, qui a été transformée grâce à la littérature, justifie ce choix avec ardeur : « Violette Leduc est un des plus grands écrivains du vingtième siècle… et personne ne le sait. » Dans le documentaire de Dorothy Hénault Les terribles vivantes, Marchesssault explique : « C’est une priorité pour moi de retrouver ma mémoire, qui est une mémoire de l’histoire […] de trouver les femmes occultées et les femmes effacées. »

Durant les années 1980, elle quitte définitivement la ville. « Pour quoi faire ? » demande-t-elle. « Rien. Simplement me donner une chance… Et puis, je me suis dit, peut-être qu’un jour je pourrai créer quelque chose, témoigner de l’espérance, de la vie. » En Estrie, à proximité d’un étang, avec les Appalaches qu’elle contemple au loin, elle s’installe dans une maison de bois aux couleurs vives, avec ses animaux, chiens, chats, poules, oies, qu’elle considère comme ses groupes de thérapie. 

C’est ce décor que l’on retrouve dans Des cailloux blancs pour des forêts obscures, en même temps qu’une réflexion sur le pouvoir qu’a la littérature d’excéder le réel : « Quelquefois, je me dis : c’est inutile que j’essaye de raconter cette histoire. C’est un travail au-dessus de mes forces. Et puis, de quel droit la littérature se mêlerait-elle aux miracles. […] Écrire. Donner un coup d’épée dans l’air. Faire une crise de nerfs dans le ventre d’une carpe. Mais quand même… Si pour une fois, elle se permettait de penser au-delà de ce qu’on lui permet de penser, la littérature. »

Une vision incarnée

 

Jovette Marchessault aura été une précurseure en théâtre, en élargissant le récit dramatique — la narrativité. Qu’on pense aujourd’hui à la forme narrative dans le théâtre de Carole Fréchette et de Jennifer Tremblay. À travers ses onze pièces, Marchessault a repoussé les frontières de la théâtralité pour que la dramaturgie s’ouvre à la biographie et au documentaire.

Surtout, son oeuvre est portée par une vision qui conjugue d’une manière étonnamment actuelle le monde naturel et le monde humain, à même une perspective féministe inscrite dans la durée. Dans le livre De l’invisible au visible qui lui est consacré, Jovette Marchessault répond à Claudine Potvin sur la culture transmise de mère en fille : « Dans Des cailloux blancs pour des forêts obscures, le “je” tente de s’imprégner d’une nouvelle conception des relations humaines et des liens qui nous unissent au monde animal, végétal et minéral. C’est un monde qui n’existe pas encore, mais à force non seulement de le penser, mais surtout de le parler, de l’écrire, ce “je” qui est aussi celui de l’humanité, le fera exister. »

Cette confiance radicale en l’écriture s’appuie sur l’exigence d’une présence physique à ce qui est ou pourrait être. Quand Jovette Marchessault enseignait la création littéraire à l’Université du Québec à Montréal, son mot d’ordre, rapporte une de ses étudiantes, était « Incarnez vos personnages ! Incarnez-vous ! ». Elle ne cherchait pas à faire exister un autre monde. Elle incarnait un autre monde. 

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