Indéboulonnable Lénine, 100 ans après sa mort

On soulignera dimanche le centième anniversaire de la mort de Vladimir Ilitch Oulianov, mieux connu sous le nom de Lénine, acteur clé de la révolution russe et père fondateur de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Un siècle plus tard, que reste-t-il de la mémoire ambiguë du créateur du premier État socialiste de l’histoire ?

Le 21 janvier 1924, en après-midi, Lénine rend l’âme à seulement 53 ans. Affaibli depuis des années par une série d’accidents cérébraux vasculaires et cloué à un fauteuil roulant, il succombe finalement à une dernière attaque. Il laisse derrière lui un pays exsangue à la suite d’années de guerre (la Première Guerre mondiale, durant laquelle il a profité de la chute du tsarisme pour s’emparer du pouvoir, puis la guerre civile qui a suivi), mais dans lequel on s’affaire à bâtir la première économie communiste de la planète.

Dans les heures qui suivent, son corps est embaumé et placé dans un cercueil de verre afin d’être exposé au public. Cent ans plus tard, la dépouille du leader communiste est toujours en plein coeur de Moscou, à la place Rouge, là où on a construit un mausolée en son honneur en 1930.

Pour tout touriste séjournant dans la capitale russe, l’arrêt est quasi obligatoire. Encore aujourd’hui, de nombreux Russes et étrangers font le détour pour s’y recueillir et voir de leurs propres yeux le corps de celui qui édifia le premier État socialiste de l’histoire.

« Vous seriez étonné de voir combien de gens s’y rendent », explique Kristy Ironside, professeure d’histoire de la Russie à l’Université McGill, qui a elle-même visité deux fois le mausolée.

Une expérience qu’elle décrit comme « profondément bizarre ». « On entre dans le mausolée, on descend quelques marches, puis Lénine est là, illuminé au milieu de la noirceur. Il ressemble à une chandelle fondue, il n’est pas en grande forme ! » dit en riant l’universitaire spécialisée dans l’histoire soviétique.

Voilà qui résume peut-être la place de Lénine dans la mémoire russe : un peu ternie, mais indélogeable. 

Mémoire sélective

 

La mémoire de Lénine est l’objet de toutes les convoitises après son décès. Il incarne alors la force du mouvement communiste mondial, l’intelligence et l’abnégation au service d’une cause. Staline s’en empare pour légitimer son accession au pouvoir. Puis, Nikita Khrouchtchev et Mikhaïl Gorbatchev l’utilisent pour justifier leurs volontés réformatrices. 

« Après sa mort, Lénine est immédiatement récupéré, évoque Kristy Ironside. Saint-Pétersbourg est renommé Leningrad, des affiches et statues de lui apparaissent un peu partout, le deuil est immense. Et ce culte s’est perpétué tout au long de la période soviétique. » 

Le culte de Lénine est atténué, dans une certaine mesure, par celui de Staline lors des années au pouvoir de l’homme d’acier. Mais après la mort de Staline en 1953 et le processus de déstalinisation amorcé par Khrouchtchev, il refait surface. Même chose à la fin des années 1980, lorsque Gorbatchev amorce la perestroïka, série de réformes économiques et sociales pour donner un peu d’air au régime communiste agonisant. 

« La mémoire de Lénine est réactivée à ce moment, mais c’est une mémoire très sélective, explique Kristy Ironside. Le Lénine que Gorbatchev évoquait était un libéral, qui aurait voulu le pluralisme, la démocratie. C’est loin du véritable Lénine, qui a justifié plusieurs fois le recours à la violence et à la terreur, lorsque les bolcheviques assassinaient leurs ennemis. »

Toujours présent

 

Presque 35 ans après la fin de l’URSS, on trouve encore des monuments en l’honneur de Vladimir Ilitch Oulianov un peu partout en Russie et dans certaines anciennes républiques soviétiques, comme la Biélorussie.

« Sous Boris Eltsine, dans les années 1990, il y a eu beaucoup de débats afin de décider s’il fallait passer par-dessus et se défaire des symboles léninistes, mais on n’est jamais arrivé à s’entendre et à prendre une décision », rappelle Jean Lévesque, professeur d’histoire russe à l’UQAM. 

Il ne faut toutefois pas s’attendre à de grandes célébrations dimanche de la part du régime de Vladimir Poutine pour souligner le 100e anniversaire de son décès. C’est plutôt du côté de l’opposition communiste, toujours tolérée par Poutine et qui récolte jusqu’à 15 % des intentions de vote dans certaines régions, qu’il faut anticiper de quelconques célébrations. 

« Le gouvernement Poutine a une relation ambivalente avec la période soviétique, soutient Kristy Ironside. Ils ont hérité de certains aspects du système communiste, mais ce ne sont pas des communistes. Par exemple, le centième anniversaire de la révolution russe a été souligné en 2017, mais en termes très nuancés. On célèbre toujours la victoire de l’URSS lors de la Seconde Guerre mondiale, mais c’est plus perçu comme une victoire russe que comme une victoire communiste. »

La chute du communisme et la fin de l’URSS ont mis au rancart Lénine dans l’imagerie populaire russe. Mais pas suffisamment pour qu’on déboulonne ses statues… ou qu’on remise définitivement son cadavre.

« Des figures des années communistes comme celle de Staline ont été évacuées, mais on n’a jamais réussi à se débarrasser de Lénine, explique Jean Lévesque. Il est toujours là aujourd’hui. Comme si on touchait à quelque chose de presque sacré, quasiment comme s’il faisait partie du pays lui-même. »

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