La bombe «Oppenheimer» | Le Devoir

C’est une riche année cinéma qui s’achève. À cet égard, l’un des films-événements de 2023 fut à coup sûr Oppenheimer (V.F.), de Christopher Nolan, qui franchira sous peu le cap du milliard de dollars américains au box-office mondial. Or, de la biographie du « père de la bombe atomique », sujet sombre s’il en est, on attendait un succès moins explosif. Afin de voir le film projeté en format IMAX 70 mm, des milliers de cinéphiles parcoururent des centaines de kilomètres : un phénomène. Mieux : au terme d’un vaste sondage en ligne organisé par le site Rotten Tomatoes, Nolan fut désigné meilleur cinéaste des 25 dernières années. Quelques semaines après que les Blu-ray et les 4K d’Oppenheimer se furent écoulés jusqu’à épuisement dès leur sortie, le cinéaste revient sur sa bombe cinématographique.

« J’avais un intérêt pour la physique quantique né de ma rencontre avec le lauréat du prix Nobel Kip Thorne, qui a collaboré à mes films Interstellar [Interstellaire] et Tenet. J’étais donc prédisposé à m’intéresser à la physique nucléaire », confie Christopher Nolan lors d’une conférence virtuelle à laquelle Le Devoir a pu assister.

Les vedettes Cillian Murphy, Emily Blunt et Robert Downey Jr. y participaient aussi, de même que la productrice Emma Thomas (qui forme un couple à la ville avec le cinéaste). Autant de propos recueillis qui constituent un beau cadeau de fin d’année cinéphile.

Le film est tiré d’American Prometheus, une biographie de J. Robert Oppenheimer (Cillian Murphy) écrite par Kai Bird et Martin J. Sherwin.

En l’occurrence, Emma Thomas eut initialement des doutes quant à la faisabilité du film.

« Quand j’ai commencé la lecture de cet énorme bouquin, ma première pensée a été de me demander comment Chris allait pouvoir en tirer un grand film divertissant », relate-t-elle.

La perplexité laissa toutefois rapidement place à l’enthousiasme.

« L’avantage d’une adaptation comme celle-ci est que l’ouvrage de Kai Bird et Martin J. Sherwin compte 700 pages, note Christopher Nolan. Martin, en particulier, a passé 25 ans à effectuer des recherches. Je bénéficiais donc de toutes ces données incroyables, de toutes ces anecdotes de personnes qui étaient là au moment des faits… Même s’il n’était pas nécessairement évident, à la lecture du livre, qu’il avait un potentiel cinématographique, pour moi, une fois que je me suis accroché aux moments clés de la vie [d’Oppenheimer], ceux qui m’ont vraiment ému, je savais que je disposais d’une incroyable ressource sur laquelle m’appuyer. »

 

Une rigueur accrue

 

Ce qui ne signifie pas que le réalisateur et scénariste se borna au contenu de la biographie. Par exemple, il se rendit à Washington afin de consulter l’abondante documentation concernant les audiences de la Commission de l’énergie atomique des États-Unis auxquelles Oppenheimer participa, ainsi que celle de la démarche de sécurité contre Oppenheimer ourdie par Lewis Strauss (Robert Downey Jr.).

« J’ai pu consulter les archives du Sénat et lire les transcriptions des audiences de sécurité : 1000 pages, précise le cinéaste. J’ai travaillé à partir de tout ça. Grosso modo, mon processus consistait à prendre des notes basées sur mes lectures — livre et transcriptions — ainsi que sur ce que je dirais aux gens à propos de cette histoire si j’essayais de la leur raconter lors d’un dîner. »

Cela, afin de rendre le tout digeste. L’idée n’était pas de transformer les spectateurs en physiciens quantiques diplômés, dixit Christopher Nolan.

« J’ai ainsi pu déterminer quelles étaient les choses auxquelles je devais vraiment rester fidèle, les éléments clés qui m’émouvaient… J’ai ensuite pu commencer à développer une approche structurelle. »

Ici, le cinéaste ajoute avoir été fasciné par le fait qu’à cette époque survint ce qu’il appelle un « changement de paradigme majeur » dans la pensée scientifique et humaine, à la suite de l’élaboration de la théorie de la relativité par Albert Einstein (Tom Conti).

« Je voulais qu’on ressente à quel point ce bouleversement a été radical, et à quel point le changement de pensée a été puissant », résume-t-il.

Au stade de l’écriture également, Nolan décida d’incorporer autant de personnages secondaires et tertiaires que nécessaire.

« J’ai choisi de ne pas créer de personnages composites. J’ai dit à mon chef de la distribution que nous avions besoin de visages uniques, d’énergies uniques, pour toutes ces petites partitions. La multiplicité des personnes impliquées dans le projet Manhattan est l’un des aspects que je trouvais les plus intéressants dans cette histoire. »

 

Le poids de l’histoire

 

Sur le plan logistique, le film demanda des trésors de débrouillardise, car bien qu’appréciables, les moyens dont disposait la production arrivaient en deçà des ambitions de Christopher Nolan. Comme l’explique Emma Thomas : « C’était un défi, parce que nous voulions vraiment sortir le film en été, et atteindre un public aussi large que possible… tout en sachant que c’est un film qui traite de gros concepts, dure trois heures et est classé R [les personnes mineures doivent être accompagnées d’un adulte]. Pour ces raisons, nous ne pouvions pas dépenser autant d’argent que nous l’aurions voulu. D’où, par exemple, un calendrier de tournage casse-cou. »

Pour mémoire, le budget d’Oppenheimer s’élevait à 100 millions de dollars américains. À titre comparatif, Tenet en coûta le double (et rapporta le tiers des recettes).

Ces contraintes, les interprètes ne les ressentirent guère, tous n’ayant que des mots de reconnaissance envers leur maître d’oeuvre.

« J’ai dit oui avant même de lire le scénario », avoue Cillian Murphy, qui retrouvait le réalisateur pour la quatrième fois.

« Après, j’ai compris que c’était énorme. J’ai saisi l’importance [du film] du point de vue de l’humanité et de l’histoire. Il n’est pas fréquent, dans une carrière, qu’on vous propose ce genre de rôle […] C’était une immense responsabilité, incarner ce personnage, cette icône qui a changé le monde. Mais je savais qu’avec Chris à la barre, j’étais entre les meilleures mains imaginables. »

Avec le rôle de Katherine Oppenheimer, l’épouse imprévisible du protagoniste, Emily Blunt était pour sa part consciente d’hériter d’une partition complexe.

« Elle avait des qualités admirables, malgré son recours croissant à l’alcool. Elle était une force stabilisante pour Oppenheimer, avec son franc-parler qui pouvait vexer les gens. Je suis toujours très curieuse de la vie des personnes qui semblent antipathiques. Je me demande pourquoi elles sont comme ça […] Kitty avait un sens du spectacle et savait l’effet qu’elle produisait. Sa voix, je l’ai basée sur une actrice ingénue des années 1930 et 1940 qui s’est ensuite laissée aller et est devenue cette vieille bonne femme vraiment fantastique qui buvait beaucoup. »

Robert Downey Jr. se surprit à se demander ce qu’il serait advenu si

Lewis Strauss et J. Robert Oppenheimer s’étaient entendus.

« Comment les choses se seraient-elles passées si Oppenheimer et Strauss n’avaient pas eu cette acrimonie et avaient pu travailler ensemble ? Mais en ce qui a trait à mon personnage, le “méchant”, faute d’un meilleur mot, il y avait beaucoup de choses desquelles m’inspirer. »

 

Résonner au présent

 

On l’évoquait d’entrée de jeu, l’ampleur du succès d’Oppenheimer déjoua les pronostics de l’industrie. Vite

conquise par la vision de son partenaire créatif et mari, Emma Thomas, elle, n’en fut pas si étonnée : « Je pense que c’est quand il m’a dit ce qu’il comptait faire à la fin, avec cette dernière réplique, que j’ai su que ça fonctionnerait auprès du public actuel, que ça résonnerait au présent. »

Elle a eu raison, un milliard de fois raison.

 

Le film Oppenheimer est disponible en VSD sur toutes les plateformes.

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author