La capacité d’accueil en immigration, un concept qui rebondit à travers l’histoire

Il n’y a pas de consensus scientifique sur la capacité d’accueil, une expression qui résonne de plus en plus souvent à Québec. À travers l’histoire et les idéologies politiques, des concepts analogues ont souvent été utilisés pour poser des limites à l’immigration et exprimer des malaises, voire de l’hostilité, disent deux politologues et un historien.

« Le concept est remis au goût du jour, ça revient cycliquement dans les débats, mais c’est vrai que ce n’est pas nécessairement nouveau », dit d’emblée Mireille Paquet, politologue à l’Université Concordia.

La capacité d’accueil n’appartient pas qu’au domaine mathématique, elle oscille plutôt entre « des discours d’opinion et des dialogues qu’on voudrait baser sur les données », selon elle. Au-delà de l’obsession pour les chiffres ces dernières années, c’est aussi une manière de « projeter beaucoup d’insécurité par rapport à l’immigration, sans utiliser les mots ou les concepts moins acceptables dans le discours public ».

C’est avant tout une expression liée à l’émotion, selon l’historien Pierre Anctil. « Souvent, les perceptions, les notions abstraites sont cachées sous un vocable rationnel, mais au fond, il y a une émotion négative. » Avec les expressions autour de « l’accueil », « on cherche une manière de déclarer notre hostilité sans être hostile », souligne aussi ce professeur émérite de l’Université d’Ottawa. Il y a aujourd’hui un amalgame de cette capacité avec des mots lourdement chargés, comme « menace », mais cette fois, elle est tournée principalement vers la langue.

Historique

Durant la première décennie du XXe siècle, la plus importante vague migratoire se déploie au pays, et Montréal y participe vigoureusement. Il arrive alors plus de deux millions de personnes au Canada. Entre 1911 et 1931, la proportion d’immigrants dans la population est alors de 22 %, et il faudra près d’un siècle (en 2021) pour retrouver un pourcentage aussi élevé.

Les communautés non catholiques et non chrétiennes sont alors perçues comme « menaçantes », explique M. Anctil, et il n’est pas besoin d’aller très loin pour comprendre « cette hostilité générale à toute forme d’immigration ». Cette méfiance est particulièrement exprimée dans Le Devoir, et de façon parfois très virulente, comme sous la plume du directeur Georges Pelletier dès 1913. Les Juifs sont alors décrits comme « les déchets de l’Europe » qui « vont nous nuire et qu’on ne réussira jamais à assimiler », raconte l’historien. Même à l’aube de la Seconde Guerre mondiale et après, les élites et la population ne souhaitent pas recevoir les victimes du régime nazi.

Il n’y a alors aucun effort qui est fait pour la francisation ou pour intervenir auprès des populations immigrantes afin de les aider à trouver un emploi ou un logement, « parce qu’essentiellement, on jugeait que c’était impossible », note M. Anctil. Il faudra attendre la Révolution tranquille, la création d’un ministère provincial de l’Immigration et la loi 101 pour que le Québec tente de trouver des solutions. Une fois le « quotient religieux retiré », il devient possible de devenir Québécois sans devoir se convertir. La situation globale du français s’est aussi améliorée, soutient le professeur. On le voit lorsque l’on compare les statistiques d’aujourd’hui avec celles des années 1970 et 1980, dit-il.

De concept en concept : absorption, intégration, accueil

Mais pour arriver à l’expression « capacité d’accueil », il faut encore reculer dans le temps. Cette idée que la société, le territoire ou le gouvernement peut recevoir un volume donné de nouveaux arrivants a surgi dans les années 1930 sous l’expression « absorptive capacity ». Elle est principalement utilisée par Mackenzie King, premier ministre du Canada durant trois mandats entre 1921 et 1948, qui cherche à justifier des limites posées à l’immigration.

Mais le terme est alors « vague et indéfini » et prend en compte les naissances en plus de l’immigration, signale Catherine Xhardez, professeure de science politique à l’Université de Montréal. Il n’est alors pas question de tenter d’en faire la comptabilité.

À l’époque, l’expression est aussi tout près des discours sur la possibilité ou non « d’assimiler » culturellement de grandes populations (voir l’encadré). « Dans l’histoire, ce concept de capacité d’absorption se basait sur l’ethnicité, sur la capacité à absorber ces gens non anglo-saxons dans la culture, par exemple », expose quant à elle Mme Paquet, aussi directrice scientifique de l’Équipe de recherche sur l’immigration au Québec et ailleurs (ERIQA).

Ce n’est qu’en 1962 que le Canada élimine les critères raciaux explicites dans sa politique d’immigration. Celle-ci devient alors encore plus foncièrement économique, même si elle cherche déjà depuis la fin du XIXe siècle à pourvoir des emplois précis. Dans ces mêmes années apparaît aussi peu à peu le concept de « capacité d’intégration », surtout au travail, dans le discours. Le taux idéal dépend alors du pouvoir de l’économie à fournir des emplois aux immigrants aux salaires qui ont cours.

En 2010, c’est au tour du Vérificateur général du Québec de reprocher au ministère provincial de l’Immigration de ne pas utiliser « d’indicateurs socioéconomiques pour bien cerner la capacité réelle » d’accueil de la province. « Vous n’évaluez pas les programmes d’immigration et il n’y a pas de suivi », disait en gros le rapport, selon Catherine Xhardez.

« Évidemment, il y a tout un champ d’évaluation des politiques publiques », rappelle-t-elle à propos de sa discipline. Les immigrants ont-ils accès aux mêmes emplois que les natifs ? Ont-ils les mêmes perspectives ou la même qualité de vie ? « Il y a des programmes qui fonctionnent très bien et des résultats sur le terrain. […] Moi, je crois à l’évaluation », dit la professeure. 

Mais le débat sur la capacité d’accueil « semble dire autre chose », à savoir qu’un calcul permettrait de faire une prédiction, et non pas d’évaluer des politiques passées. « Il y a des politiques qui fonctionnent bien, il faut le dire, il y a des résultats sur le terrain. Mais il faut aussi pouvoir évaluer des systèmes qui ne fonctionnent pas et dire : “Ici on a investi, mais ça ne donne pas de résultats” », expose-t-elle.

L’insistance sur la capacité d’accueil « vient surtout chercher notre rêve de se dire : l’immigration, c’est compliqué, mais peut-être que si on trouvait la bonne formule, la bonne équation, ce serait mieux », explique Mireille Paquet.

Dans la littérature scientifique, rien ne semble indiquer qu’un « seuil magique » existe ou non, notamment quant à la réaction de la population. « Les backlashs ou les retours de flamme, ce n’est pas un nombre absolu à partir duquel les gens sont fâchés », note Catherine Xhardez. C’est plutôt le rythme d’arrivée, les augmentations subites, et surtout leur médiatisation accrue.

Politisation plutôt que calcul

Les partis politiques jouent un grand rôle en influençant et en donnant les termes du débat, disent ces deux spécialistes. Ensemble, elles ont étudié les programmes des partis politiques entre 1991 et 2018. Elles ont conclu que la Coalition avenir Québec (CAQ) a été un « agent de politisation » de l’immigration dès 2012, lorsque le parti a introduit dans son programme l’idée de diminuer les niveaux d’immigration.

La réduction proposée est de 20 %, pour que ces seuils reflètent « notre capacité d’accueil et d’intégration », est-il inscrit dans son programme.

Dès 2018, la CAQ reproche aussi au gouvernement libéral d’avoir « ouvert la porte à une forte remontée des immigrants temporaires, sans planifier d’aucune façon leur accueil et les impacts sur la langue, le logement ou les infrastructures ». Ce sont d’ailleurs les mêmes critiques qui sont maintenant adressées au gouvernement, alors que les résidents non permanents ont atteint des records.

Ces mêmes critiques leur sont maintenant adressées puisque le sujet de l’immigration temporaire rattrape le gouvernement depuis au moins un an, le nombre de résidents non permanents ayant atteint des records.

Y a-t-il une manière de sortir de la politisation ? La plupart des experts consultés sont incertains quant à la possibilité de calculer la capacité d’accueil. Doit-on la calculer sur une année ? Sur 10 ans ? Jusqu’à quel point les indicateurs peuvent-ils devenir objectifs ? L’appel récent aux projets de recherche diffusé par le ministère de l’Immigration répondra peut-être à certaines de ces questions, mais pour l’instant, ni Mme Xhardez ni Mme Paquet ne connaissent de chercheurs qui se sont lancés.

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author