La date de péremption en politique

Il n’aura fallu que quelques heures pour que Ken McDonald retire ses propos, mais le mal était fait. « Chaque chef, chaque parti a une date de péremption. Notre date de péremption est arrivée. » Les commentaires du député libéral terre-neuvien, diffusés dans le cadre d’un reportage de Radio-Canada sur l’impopularité de Justin Trudeau dans cette province anciennement acquise à son parti, sont venus gâcher l’image d’unité que le premier ministre avait voulu présenter au caucus libéral à Ottawa, à la veille de la reprise des travaux parlementaires. L’empressement avec lequel la plupart des députés fuyaient les journalistes en disait long sur le malaise créé par M. McDonald. 

« L’intention derrière mes récents commentaires n’était pas de demander une révision du leadership », a dit M. McDonald après avoir parlé à la whip en chef libérale, Ruby Sahota. Remettre la pâte à dents dans le tube constitue toujours un exercice délicat ; M. McDonald n’a pas réussi à dissiper les doutes envers son chef.

Hélas ! La constitution du Parti libéral du Canada (PLC) ne contient aucune disposition permettant à un ou à des députés de réclamer une révision du leadership du chef. Reste maintenant à voir si la grogne à l’endroit de M. Trudeau pourra le convaincre d’accrocher ses patins dans les prochains mois. Ce n’est pas l’impression qu’il a donnée cette semaine alors qu’il livrait un discours à saveur électorale devant ses troupes. Les sondages ont beau être unanimes à son égard, M. Trudeau semble toujours croire aux miracles.

Après tout, les économistes s’attendent à ce que la Banque du Canada commence à baisser les taux d’intérêt dès le printemps, ce qui donnerait de l’oxygène aux consommateurs canadiens et stimulerait la construction de logements. Les libéraux comptent aussi sur l’élection américaine, et le possible retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, pour rappeler aux Canadiens qu’ils auront « un choix similaire à faire » en 2025.

« Est-ce qu’on avance pour défendre la démocratie, nos principes ? Est-ce qu’on continue à lutter contre les changements climatiques ? On défend les droits individuels ? On défend les minorités ? a lancé la semaine dernière M. Trudeau devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Ou bien est-ce qu’on recule en arrière parce qu’on est trop fâchés de tout ce qui se passe dans le monde autour de nous ? »

La stratégie libérale mise beaucoup, sinon trop, sur une victoire de M. Trump en novembre prochain et sur des comparaisons peu flatteuses entre l’ancien président républicain et l’actuel chef conservateur canadien. Mais les libéraux risquent de se retrouver à court d’arguments si Joe Biden est réélu ou si les Canadiens se montrent insensibles à leur campagne de peur.

Un sondage de la firme Angus Reid publié cette semaine donne une avance de 17 points de pourcentage au Parti conservateur (PCC) de Pierre Poilievre. À 41 % dans les intentions de vote, le PCC plane loin au-dessus du PLC, qui est tombé à 24 %. De plus, les deux tiers des électeurs qui disent avoir l’intention de voter pour les libéraux le feraient principalement pour empêcher une victoire conservatrice. « Cela signifie que seulement neuf pour cent de l’électorat canadien est passionné et inspiré par la perspective de voter libéral », conclut la firme de sondage. Certes, les libéraux comptent aussi sur le vote stratégique de certains électeurs néodémocrates, qui finiront par les appuyer pour faire blocage au PCC. Peu importe, une victoire libérale aux prochaines élections constituerait un exploit politique historique. Rien n’est impossible en politique. Mais, après huit ans au pouvoir, les libéraux et leur chef se rapprochent dangereusement de la date de péremption.

Or, nombreux sont les libéraux qui croient que M. Trudeau demeure leur meilleur espoir pour sauver les meubles aux prochaines élections. Les expériences de John Turner et de Kim Campbell leur servent de guide à cet égard. En 1984, M. Turner est devenu chef libéral et premier ministre fédéral après la démission de Pierre Trudeau, avant de mener les troupes libérales à leur pire défaite depuis la Confédération seulement trois mois plus tard. Le scénario s’est répété en 1993, avec des résultats encore plus catastrophiques, quand le Parti progressiste-conservateur de Mme Campbell, qui avait remplacé Brian Mulroney, n’a gagné que deux sièges (sur 295) au pays. Trudeau père et M. Mulroney étaient tous deux rendus très impopulaires au moment de leur démission. Mais ils auraient probablement tous deux fait mieux que leur remplaçant s’ils étaient restés à la tête de leur parti respectif.

Il s’agit en tout cas de la thèse qui circule actuellement au sein du PLC. En effet, peut-on imaginer à ce stade-ci une remontée des libéraux sous Chrystia Freeland, une politicienne encore plus clivante que M. Trudeau lui-même ? Sous Mark Carney, un néophyte en politique n’ayant jamais concouru à une élection dans sa vie ? Sous François-Philippe Champagne, un libéral modéré qui suscite peu d’enthousiasme chez l’aile gauche du PLC ? Sous Mélanie Joly, dont la langue de bois est inégalée à Ottawa ?

Que ce soit à l’épicerie ou en politique, la date de péremption n’est pas toujours un indicateur précis de la fraîcheur d’un produit, surtout quand il manque d’options.

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